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> Chapitre 1 : « Un très désinfectant anniversaire » - 
| L'histoire | Ce chapitre |
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| Publié : le 09/04/2008 à 23h00 - Mise à jour : le 09/10/2008 à 00h01 - Commentaire(s) : 2 - Lecture(s) : 1427 - Chapitre(s) : 18 - Mots : 112510 - Complet : oui - AMR : Tous publics - Favorite de : 2 - Abonnés à l'histoire : 0 | Publié : le 09/04/2008 à 23h00 - Modifié : le 23/07/2008 à 12h05 - Commentaire(s) : 0 - Lecture(s) : 670 - Mots : 3865 |
Yarry Potdebeur et la Cuisine des secrets
| Résumé : Une rentrée fracassante en train volant, une étrange frigorification qui s'abat sur les élèves, cette deuxième année à l'école des sorciers ne s'annonce pas de tout repos! Entre les cours de Cuisine Magique, les matches de Coulisse et les duels de comptines, Yarry Potdebeur trouvera-t-il le temps de percer les mystères et les murs de la Cuisine des Secrets? Un livre fou pour Moulus à la recherche d'histoires de sorciers fantasmagoriques. |
Un très désinfectant anniversaire
Ce n’était pas la première fois, depuis le début des vacances d’été, qu’éclatait une dispute au 4, Commande Privée. La maison des Dursnow abritait l’oncle Ponton, un homme gigantesque, si obèse que les pauvres chaises de la cuisine s’écroulaient sous son poids excessif. Il n’avait pratiquement pas de cou et possédait une gigantesque moustache ainsi que de petits yeux noirs. Il passait la plupart de son temps à dormir sur les heures du travail, et il n’était jamais congédié, puisqu’il était le propriétaire de son entreprise de déperceuses, la Grushring. Se trouvait aussi dans la demeure chique son épouse, une grande femme qui avait un cou très long, contrastant étrangement avec celui de son mari. Pétulance possédait des cheveux courts et frisés, constamment permanentés et teints. Elle adorait nettoyer sa cuisine – et toute sa maison, aussi –, cajoler son fils et espionner les voisins pour s’assurer qu’eux ne les espionnaient pas.
Dans la maison habitait aussi Ondulé, le fils unique des Dursnow. Il était aussi gros que son père, et il était égoïste, colérique et très centré sur lui-même. S’il l’aurait pu, il aurait fait exploser une bombe pour qu’il devienne le centre de la terre, mais c’était malheureusement – ou heureusement – impossible. Il détestait partager et n’était jamais satisfait. Ses occupations principales étaient de battre les plus faibles, de traîner dans le parc du quartier avec sa bande d’amis, d’écouter la télé écrasé sur le canapé et de jouer aux jeux vidéo. Sa mère tentait sans succès de le mettre au régime, car ce qu’il mangeait principalement c’était du fast food, de la crème glacée et des bonbons. Malgré tout, il était la fierté de ses parents et, peut importe les stupidités qu’il faisait, il n’était jamais disputé.
C’était le cas contraire pour Yarry. Il avait pratiquement le même âge qu’Ondulé, mais ce n’était pas le fils des Dursnow, et cela se voyait. Il était maigre, il avait les cheveux noirs constamment ébouriffés et les yeux verts. Son père, Gamme Potdebeur, et sa mère Lily Hé !van – durant l’accouchement, on avait demandé à sa mère le nom complet de sa fille et, pendant qu’elle le dit, elle eut des contractions et, depuis ce jour, il y avait un ! en plein centre du nom de famille de cette défunte femme – étaient morts, tués par le mage noir Vol-De-l’Or, et le professeur Hommedehors, directeur de Pou-Du-Lard, l’avait apporté chez son oncle et sa tante, ses seuls proches. Aussi, autre chose différenciait Yarry de son cousin Ondulé.
Il était un sorcier. Un vrai.
Il faisait de la magie ;
Il volait sur des vadrouilles ;
Il possédait une paillette magique ;
Son animal de compagnie était un lapin volant du nom de Hed.
Et c’était ce dernier qui était la cause de la présente dispute entre les quatre habitants du 4, Commande Privée, en cette soirée chaude d’été, dans la cuisine.
- Fait taire cette maudite bestiole ! hurla l’oncle Ponton en donnant des coups de poêle sur le four, au plus grand horreur de sa femme. Elle jacasse jour et nuit et j’en ai assez !
- Si vous laissiez sortir Hed, au moins ! s’exclama Yarry. Depuis le début de l’été, il n’a pas pu sortir de sa cage ! Il veut bouger ! Il veut aller chercher lui-même sa nourriture au lieu de manger cette moulée pour hamster ! Si seulement vous vouliez bien que je le laisse sortir…
L’oncle Ponton devint rouge de colère et frappa encore plus fort sur le four. Tante Pétulance, au bord des larmes, enleva discrètement la poêle des mains de son mari et la remplaça par un rouleau de papier essuie-tout. Ponton continua à frapper sans rien remarquer, mais avec moins de bruit et de fracas.
- Laisser sortir ce lapin volant ? s’épouvanta-t-il. Pour que tu envoies des petites lettres à tes amis sorciers pour qu’ils débarquent ici ? Que diraient les voisins ? Et que diraient-ils s’ils voyaient un lapin voler ? Hein ? Il est hors de question qu’il sorte ! Quand nous avons accepté de t’héberger durant l’été, nous avons été clairs ! Pas de magie dans la maison !
Effectivement, dès que Yarry avait mit le pied dans la demeure des Dursnow, trois semaines auparavant, ceux-ci lui avaient subtilisé sa paillette magique, son Netejettepasdevantunbus2000 et tous ses manuels de magie. Ils étaient maintenant enfermés dans une cage au sous-sol, où Yarry avait dormi si longtemps. Heureusement, après maintes négociations, ce dernier avait réussi à convaincre son oncle de garder son lapin dans sa chambre, sous condition qu’il reste dans sa cage et qu’il ne fasse pas trop de bruit.
- Mais il s’ennuie ! s’écria Yarry.
- Et puis ?! hurla Ponton. C’est un animal, pas un humain ! S’il a des sentiments, qu’il les mange ! Ça risque d’être plus nourrissant que sa moulée ! Maintenant, fait cuire les patates !
- Tu as oublié de prononcer le mot magique, répliqua Yarry avec mauvaise humeur.
Ce n’est que trop tard qu’il s’aperçut de son erreur. Ponton s’écroula sur le sol et roula sur la poêle (qu’il conserva prise dans ses plis de graisse plusieurs jours encore), Ondulé, qui écoutait son programme préféré, tomba tête première dans la télévision et Pétulance échappa les tasses qu’elle apportait dans la cuisine, répandant des débris de porcelaine partout sur le plancher de bois nouvellement verni. Quand Mr. Dursnow se releva, il était rouge comme un tomate, une veine bleue palpitait dans son cou et son front était couvert de sueurs. Sa femme était blanche comme un drap et ses lèvres livides tremblaient – elle devrait encore remplacer ses précieuses tasses. Ondulé était toujours inconscient dans la télé.
- NOUS T’AVONS DIT QUE NOUS NE VOULIONS PLUS JAMAIS ENTENDRE CE MOT DANS CETTE MAISON ! beugla Ponton.
- Mais je parlais de « s’il vous plait » et « merci », dit Yarry. Vous savez, les mots magi…
Yarry fut incapable de terminer sa phrase. Bravant les explosions, les tirs ennemis, les nuages de gaz lacrymogènes et les hélicoptères, Ponton traversa à toute allure la cuisine et se jeta sur son neveu pour qu’il ne complète pas son mot. Tous deux roulèrent dans les débris de porcelaine puis dégringolèrent dans une tranchée. Ils se plaquèrent au sol pour éviter des tris de mitraillette, ils bondirent sur le côté pour ne pas être écrasés par la carcasse d’un avion en feu puis se donnèrent des salves de coups de poings. Finalement, ils revinrent dans la cuisine.
- Ne dis plus jamais cela, conclut l’oncle Ponton. Et maintenant, vas dans ta chambre. Plus vite que cela !
Yarry quitta la salle à manger et grimpa les quelques marches jusqu’au premier étage. Il entra dans sa chambre – l’ancienne chambre d’entreposage de jouets d’Ondulé – et referma la porte derrière lui. Il en avait assez de tout cela. Les Dursnow lui interdisaient de dire un seul mot qui pouvait avoir un rapport plus ou moins direct avec le monde des sorciers, un monde qu’ils répugnaient tout autant qu’ils le répugnaient, lui. Pourtant, Yarry n’avait jamais rien fait pour être détesté par son oncle, sa tante et son cousin, mais c’était bien le cas.
Il s’ennuyait tellement de Pou-Du-Lard, l’école de magie et de d’autres conneries. Le château lui manquait, avec ses passages secrets, ses fantômes, ses portraits parlants, ses cours (sauf peut-être celui de Bogue, le professeur de Cuisine Magique, qu’il avait soupçonné de travailler pour Vol-De-l’Or l’année dernière), le courrier apporté par les lapins, les banquets délicieux dans la Grande Salle, son lit à baldaquin dans le dortoir qu’il partageait avec ses amis, les visites à Arbrevide, le garde-chasse-et-pêche du collège, les escapades de nuit dans les couloirs, le vol sur vadrouille volante et le Coulisse, le sport préféré des sorciers.
Mais ce qui lui manquait le plus, c’était les soirées passées à parler ou à jouer avec ses meilleurs amis, Con et Hormone, avec lesquels il avait fait tant de choses durant l’année dernière (notamment empêcher le plus grand mage noir de tous les temps d’atteindre la pierre philosophique qui lui aurait permis de revenir à la vie et de revenir au pouvoir par la même occasion pour tuer et voler tous les gens).
Yarry, à la mémoire de ces évènements, porta machinalement sa main à la cicatrice en forme d’éclair au chocolat qu’il avait en plein front, unique souvenir du maléfice de la mort que Vol-De-l’Or lui avait lancé lorsqu’il avait essayé de le tuer, et qui avait rebondit, faisant disparaître le Seigneur des Pervers et donnant à Yarry le titre de « pas mort ». Mais tout cela, le monde des sorciers, Pou-Du-Lard et Vol-De-l’Or, semblait si loin pour lui, dans cette maison de Moulus, dans un quartier riche de Londres, loin du monde de la magie, qu’il aimait tant.
Les Dursnow le traitaient avec autant de respect qu’un chien – même un chien aurait certainement été mieux nourrit, selon lui. Ils ne se souvenaient même pas que demain, c’était sa fête. Mais Yarry ne s’était jamais attendu à des merveilles. Cela avait toujours été ainsi. Ils avaient toujours oublié sa fête, ils n’avaient jamais fait de gâteau pour lui, ils ne lui avaient jamais acheté de cadeaux. Il habitait dans la même maison qu’eux, mais il n’était que le neveu, que le fils de la sorcière de sœur de la tante Pétulance… Quand ils recevaient des invités, ils le faisaient passer pour un détraqué mental ou pour un jeune illuminé, et d’autres fois, même, ils faisaient comme s’il n’existait pas, ils l’emprisonnaient dans sa chambre, ils le faisaient passer pour le chat. Toutefois, il n’était pas un chat… Enfin, lui semblait-il.
Alors que Yarry pensait à tout cela, Ponton ouvrit la porte de sa chambre et l’exhorta de descendre dans le salon. Quand son oncle lui parlait sur ce ton, c’était qu’il avait quelque chose d’important à dire. Il le suivit avec appréhension, descendit les marches jusqu’au rez-de-chaussée puis s’assit dans le living room, face à sa tante et son cousin. Il faisait une chaleur étouffante dans la pièce. La lumière vive de trois lampes – faisant plisser les yeux de Yarry – dévoilait un mobilier sobre mais tout de même riche : des bibelots représentant des éléphants et des girafes posés sur des tables basses au bois foncé verni, des vases remplis de fleurs séchées, des moquettes brunes, des rideaux d’un beige terne sans un pli, des canapés en chintz, une horloge dont le tic tac était endormant et des bougies de toutes les couleurs dont les parfums aromatiques irritaient la gorge.
- Mr. Massomme est un important acheteur de déperceuses et pense investir des arachides dans l’entreprise, commença Ponton.
- Pourquoi des arachides ? demanda Yarry.
- N’y a-t-il pas une expression qui dit : « être payé pour des arachides » ? demanda l’oncle. Quoi qu’il en soit, Mr. Massomme est un grand acheteur et pour lui faire forte impression, j’ai décidé de l’inviter à venir souper ici, demain soir.
Yarry soupira. Il aurait juré que c’était un truc du genre. Ce n’était pas la première fois que l’oncle Ponton recevait des invités importants qui pourraient rapporter beaucoup d’argent à sa compagnie : des patrons d’entreprises de perçage et de déperçage de trous, des garagistes voulant utiliser les machines de Grushring dans leurs garages, des banquiers voulant investir dans la bourse, etc. À chaque fois, pendant une journée complète, c’était la mission : « extermination de tout ce qui pourrait donner une mauvaise impression ou pourrait trahir la présence d’un sorcier – oh mon dieu ! – dans notre maison. » ou l’opération alpha, puisque l’autre était un peu trop longue à dire.
- Je crois que nous devrions réviser le programme avant demain pour être certain de ne rien oublier, dit l’oncle Ponton. Pétulance, tu vas t’occuper du ménage, comme tu es excellente là-dedans. Moi, je vais m’occuper du jardin puis je vais laver la voiture. Ensuite, je vais aller chercher des vêtements propre pour Ondulé puis, quand je vais revenir, ma chérie, tu vas commencer à préparer le souper. Nous mettrons la table et ensuite, nous allons nous placer à nos postes. Où seras-tu, mon sucre d’orge ?
- Dans le salon, répondit aussitôt la tante Pétulance. Prête à recevoir les invités avec du thé, des biscotes et une fausse collection d’ampoules brisées pour impressionner Mrs. Massomme.
Yarry soupira à nouveau. Les Dursnow en faisaient toujours trop. C’était excessif. Une collection d’ampoules brisées ! Franchement !
- Bien, dit l’oncle Ponton en approuvant d’un signe de tête sa femme. Et toi, Ondulé ?
- Je vais onduler dans le hall d’entrée pour prendre leurs manteaux et les recevoir courtoisement. Je vais être habillé dans mon habit le plus beau, les cheveux lichés sur le crâne et je vais afficher le plus beau sourire.
Ponton jeta un regard satisfait à son fils puis, tous les yeux se tournèrent vers Yarry, qui fronça le nez avec dédain.
- Et toi, que fera…
- Je resterai dans ma chambre à faire comme si je n’existais pas, je resterai dans ma chambre à faire comme si j’étais un chat, je resterai dans ma chambre à ne faire aucun bruit et à ne pas bouger, alors que vous vous allez déguster une merveilleux souper très succulent et que moi je vais manger de vieux restants, récita Yarry d’un ton monotone. Comme d’habitude, pour faire changement.
Ponton lui jeta un regard mauvais puis se tourna vers sa femme et son fils pour leur suggérer des sujets de conversation qu’ils pourraient engager avec leurs invités. Il passerait la journée de sa fête enfermé dans sa chambre, à faire semblant d’être un chat. Super ! Yarry se leva et quitta le living room, alors que Pétulance suggérait de dire à Madame Massomme qu’elle était très élégante et de lui demander si sa robe venait d’un grand designer. Il alla se coucher et s’endormit aussitôt, épuisé.
Quand il se réveilla, le lendemain, il avait un étrange sentiment en lui. Il jeta un regard à sa fenêtre, mais bien évidemment, aucun lapin ne s’y trouvait. Aucune lettre de fête de ses amis, d’Arbrevide ou de personne d’autre. Il donna de la moulée à son pauvre Hed, quitta sa chambre, traversa la salle à manger que Pétulance était en train de récurer – une odeur forte de désinfectant flottant dans l’air –, ramassa un toast au passage dans la cuisine puis sorti dans le jardin, contourna la fontaine et la piscine et alla s’écraser à la fraîcheur d’une haie, à l’ombre du soleil chaud d’été.
Il avait envie de rester là, et de ne plus jamais se relever. Pendant tout l’avant-midi, il réfléchit, tout en regardant l’oncle Ponton tondre la pelouse, laver les fenêtres et changer l’eau de la piscine, la tante Pétulance passer au désinfectant toutes les pièces du 4, Commande Privée, et Ondulé écouter la télé dans la fraîcheur du sous-sol (qui avait été transformé lors de la reconstruction de la maison en salle de télévision et en chambre d’invités).
À ce moment, plus que jamais, Yarry aurait aimé recevoir une lettre de Pou-Du-Lard : de n’importe qui. De Vieilleville, Dense, Saumonus… même un signe de vie de la part de Malaufoi lui aurait fait plaisir, juste pour qu’il sache que le monde des sorciers existait toujours, et qu’il ne resterait pas éternellement prisonnier des Dursnow. Que le chemin de renverse était toujours là, qu’il pourrait y aller à la fin des vacances pour acheter ses fournitures scolaires. Qu’il y avait encore la Casserole Baveuse et ses sorciers miteux, qu’il y avait encore ses tables qui bougeait et le vieux barman au comptoir.
Yarry, perdu dans ses pensées, fut surpris de voir la porte de la salle à manger s’ouvrir et Ondulé quitter le confort de la maison pour descendre dans le jardin. Il était rare qu’il détournait les yeux de la télévision, ainsi il était étonné de le voir là, et il le fut encore plus lorsqu’il s’assit à côté de lui.
- Je sais quel jours on est, dit-il.
- Quoi ? demanda Yarry en fronçant les sourcils.
- C’est ton anniversaire, aujourd’hui. Comment ça tu n’as pas reçu de cartes ? Les zigotos de ton école t’ont oublié ? Ou peut-être n’as tu pas d’amis ?
Yarry tourna la tête vers lui et le dévisagea.
- Il est rare que tu ouvres la bouche pour parler, ouvre la donc pour dire quelque chose d’intelligent, pour une fois, grogna-t-il.
- Que fais-tu dans la haie ? demanda Ondulé, ignorant ce qu’il avait dit.
- Hum, réfléchit Yarry. Je me demande quel sort je devrais te jeter. J’hésite entre celui qui fait grossir ou celui qui fait prendre les cheveux en feu. Quoi que le premier ne changerait pas grand-chose, remarque.
Ondulé se figea brusquement, se leva et se tourna vers Yarry.
- Tu n’as pas le droit ! Papa a dit que…
- PATATI PATATA JE TE CHANGE EN GROS RAT POILU ! s’écria Yarry en bondissant à son tour.
Aussitôt, Ondulé poussa un cri d’horreur et s’empressa de détaler en direction de la maison en appelant sa mère. Yarry sourit puis se rassit. Il était de nouveau tranquille. Dans cette maison de fou, c’était ce qu’il demandait.
Toutefois, ce ne semblait pas être pour aujourd’hui car, quelques minutes plus tard, la tante Pétulance surgit de la salle à manger par la porte vitrée donnant sur le balcon et, folle de rage, ordonna à Yarry de laver – oui, j’ai bien dit laver – l’eau de la piscine. Avant de partir, elle l’interdit de menacer à nouveau Ondulé, sinon il aurait une punition mémorable. Alors, Yarry prit du désinfectant et lava l’eau de la piscine, comme demandé. Le produit était si fort que les vapeurs qui lui montaient dans le nez lui donnaient mal à la tête et même la nausée. Ses mains picotaient et lorsqu’il finit de nettoyer l’eau, il alla s’écraser à nouveau dans la haie et s’y endormi.
Lorsqu’il se réveilla, le soleil se couchait, inondant le ciel de voiles dorés. Dans la maison, la tante Pétulance et l’oncle Ponton étaient de plus en plus agités, puisque leurs invités allaient arriver bientôt et que le gâteau retourné aux cerises et aux mures avec coulis aux baies sauvages n’était pas encore près. Yarry se leva et commença à arpenter le jardin en chantonnant à voix basse : « bonne fête à moi, bonne fête à moi. »
Pourquoi ses amis ne lui avaient pas envoyé de lettres, de cartes de fête ? L’avaient-il oublié ? Était-il condamné à avoir chaque année un anniversaire pitoyable, sans même un « joyeux anniversaire » ou un petit cadeau de rien du tout ? Après une fête sur un plancher froid dans une vieille cabane de bois moisi, craquant et grinçant dans la tempête, sur une île rocheuse en plein milieu de la mer, il avait maintenant un anniversaire ponctué d’une odeur écoeurante de désinfectant et sans aucun signe de vie de ses amis.
Soudain, alors que Yarry projetait de se jeter du haut de son lit pour mettre fin à son existence minable, quelque chose le fit stopper net dans son arpentage du jardin. C’était une lueur blanche qu’il avait aperçue du coin de l’œil, provenant de la haie où il s’était assis toute la journée. Il fronça les sourcils puis se dit que ce devait être un reflet du soleil, alors il recommença à marcher. Cependant, la lueur le fit encore tourner le regard, et cette fois, il l’avait bien vue. Il y avait bien quelque chose dans la haie. On aurait dit une paire d’yeux, des yeux globuleux, de la taille d’un ballon de foot. Il y avait aussi ce qui semblait être un nez de cochon. Yarry, estomaqué, secoua la tête pour chasser cette image de sa tête, certain que c’était son imagination qui lui jouait un tour. Il se frotta les yeux et, lorsqu’il rouvrit les paupières, l’étrange figure n’était plus là.
- Yarry ! s’écria alors la voix de Ponton. Les Massomme arrivent bientôt ! Viens manger immédiatement ! Et en passant, arrache les mauvaises herbes dans le jardin, repeint la clôture de la cour et passe l’aspirateur dans le carré de sable !
Yarry soupira puis, avant de se diriger vers la cuisine, jeta un dernier regard vers la haie, mais il n’y avait plus les yeux globuleux, alors il s’éloigna. Il fit les tâches demandées par son oncle à toute vitesse et alla ensuite dans la cuisine manger un vieux ragoût aux boulettes de viande, alors que se trouvait sous son nez un saumon fumé fourré au caviar duquel se dégageait une odeur délicieuse et un gâteau retourné. Il avait si envie d’y goûter. C’était injuste qu’il n’ait pas le droit de manger juste un petit morceau de ces délicieux plats. Peut-être pourrait-il juste plonger son doigt dans la crème du gâteau… il avait l’air si bon ! Mais à ce moment, la sonnette de la porte d’entrée retentie et Ondulé s’empressa de se précipiter dans le hall. Ponton exhorta son neveu à monter dans sa chambre en le poussant vers l’escalier.
Yarry grimpa les marches et s’arrêta sur le palier, regardant avec exaspération les Dursnow courir d’un sens comme de l’autre pour accueillir les Massomme. Les biscuits et les tasses de thé volèrent à travers le couloir dans un sens – de la cuisine au living room – puis un sac à main, un foulard, deux manteaux et un parapluie dans l’autre – de l’entrée à la garde-robe. Ondulé cira les bottes des invités, puis, lorsqu’ils furent à leur aise, ils les conduits au salon où ils furent reçus par Pétulance et Ponton, qui enchaînèrent les compliments avec les canapés – autant ceux à manger que ceux sur lesquels l’on s’assoie.
Yarry resta un moment en haut de l’escalier, dans l’ombre du palier, se cachant bien pour ne pas être vu. Lorsque les Massomme – un vieil homme au crâne dégarni, à la barbe courte et à l’air renfrogné et une femme un peu comme tante Pétulance mais plus vieille et plus imposante – furent invités à prendre place dans la salle à manger, Ponton grimpa à l’étage pour aller chercher ses trophées de bowling dans sa chambre à coucher pour impressionner ses invités. Quand il aperçut Yarry, il sursauta et, une fois la surprise passée, il le plaqua sur le mur et crachota à son oreille.
- Je t’avais dit de rester dans ta chambre ! Maintenant, vas-y, et surtout, ne fait pas de bruit !
- Vous croyez que vous pourriez me garder un morceau de gâteau retourné ? demanda Yarry. Si vous me faisiez la promesse de m’en donner, peut-être que je serais plus porté à me tenir tranquille.
- Nous verrons cela après, dit Ponton, qui avait un air cynique dans la pénombre, puisque le soleil était couché depuis plusieurs minutes et que la seule source de lumière provenait de la cuisine, d’où se dégageait une odeur de désinfectant et de cerises, ce qui faisait un mélange assez écoeurant. Mais si tu fais une seule bêtise, soit assuré d’être puni pour tout le reste des vacances, d’accord ? Pas un seul signe de vie ! Et fait taire ton lapin !
Ponton lui jeta un regard menaçant puis, après être allé chercher ses trophées, il redescendit au rez-de-chaussée. Des éclats de rire montèrent de la pièce et Yarry se dirigea à contrecœur vers sa chambre. Dans cette maison trop propre, il n’avait pas le droit d’avoir du plaisir, lui. Mais de toute façon, pensa-t-il, même si son oncle et sa tante avaient étés gentils, il ne serait sans doute pas resté pour souper, car il avait envie d’être seul ce soir. Après tout, on n’avait pas tous les jours douze ans. Il pourrait peut-être fêter cela en mangeant des biscottes sèches avec son fidèle lapin, le seul qui était toujours là, jour après jour – quoi qu’il n’avait pas vraiment le choix puisqu’il était prisonnier d’une cage.
Lorsque Yarry entra dans sa chambre, il n’alluma même pas la lumière car il venait de s’apercevoir qu’il était très épuisé. Alors, il souhaita bonne nuit à Hed, ferma les rideaux de sa fenêtre et s’étendit sur son lit, espérant trouver vite le sommeil. Mais il ne put pas le trouver car il y avait quelque chose en face de lui, accroché au plafond. Quelque chose qui n’aurait pas dû se trouver là, mais qu’il avait déjà vu…
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