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« Yarry Potdebeur et la Cuisine des secrets » — L'Encrier
Vous êtes ici => Accueil > Liste des histoires > « Yarry Potdebeur et la Cuisine des secrets », par olii94 - - - > Chapitre 15 : « Arabesque  » -
L'histoire Ce chapitre
Publié : le 09/04/2008 à 23h00 - Mise à jour : le 09/10/2008 à 00h01 - Commentaire(s) : 2 - Lecture(s) : 1428 - Chapitre(s) : 18 - Mots : 112510 - Complet : oui - AMR : Tous publics - Favorite de : 2 - Abonnés à l'histoire : 0 Publié : le 03/09/2008 à 23h13 - Modifié : jamais - Commentaire(s) : 0 - Lecture(s) : 32 - Mots : 5814

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Arabesque

L’été annonçait son arrivée : le ciel et l’eau du lac avaient pris la même teinte bleu pastel et de grosses fleurs multicolores avaient éclos dans les serres de Madame Betterave. Mais depuis qu’on ne voyait plus Arbrevide arpenter le parc, Crocmou sur ses talons, Yarry trouvait que le décor avait perdu de son charme. À l’intérieur du château, c’était encore pire.  

Yarry et Con avaient essayé d’aller voir Hormone, mais les visiteurs étaient désormais interdits à l’infirmerie.

-         Nous ne voulons plus prendre de risques, leur avait expliqué Madame Poirehumide. L’agresseur pourrait revenir achever nos malades.

Avec le départ de Hommedehors, la peur était à son comble et le soleil qui baignait de sa tiédeur les murs du château semblait incapable de réchauffer l’atmosphère. Les visages étaient inquiets, tendus, et dès qu’un bruit sourd retentissait dans un couloir, tout le monde sursautait et s’empressait de brandir sa paillette magique, aux aguets, cherchant un quelconque monstre des yeux.

Yarry se répétait sans cesse les paroles que Hommedehors avait prononcées avant de partir : « Vous vous apercevrez que n’aurai véritablement quitté l’école que lorsque je n’y serai plus et que les agressions ne se termineront que lorsqu’elles cesseront. » Et plus il y pensait, plus il trouvait qu’elles n’avaient pas de sens. Ou du moins, si elles en avaient, elles ne voulaient tout simplement rien dire. Il était évident que si le directeur avait quitté l’école, il n’y était plus, et que si les agressions ne se termineraient pas, elles ne seraient pas finies. Yarry se demandait si les paroles de Hommedehors avaient un deuxième sens, mais il ne savait le dire.

Cependant, l’allusion d’Arbrevide aux fourmis était beaucoup plus facile à comprendre. L’ennui, c’était qu’apparemment, il ne restait plus la moindre fourmi dans le château. Partout où il allait, Yarry, avec l’aide de Con, s’efforçait d’en trouver. Bien entendu, l’interdiction faite aux élèves de se promener tout seuls les gênait dans leurs recherches. Ils devaient à présent se déplacer en groupe. La plupart de leurs condisciples paraissaient satisfaits d’être ainsi menés de classe en classe par les professeurs, comme un troupeau, mais Yarry trouvait le système exaspérant.

Il y avait pourtant quelqu’un que cette atmosphère de terreur et de suspicion semblait ravir : Dragon Malaufoi arpentait les couloirs d’un pas conquérant, comme s’il venait d’être nommé pré-fait en chef. Ce fut pendant le cours de potions qui eut lieu deux semaines après le départ de Hommedehors et d’Arbrevide que Yarry comprit ce qui le réjouissait tellement. Ce jour-là, Yarry, qui était assis derrière Malaufoi, l’entendait parler à Homard et à Google d’un ton triomphant.

-         J’ai toujours su que mon père réussirait à débarrasser l’école de cet abruti de Hommedehors. Je vous le dis, Hommedehors est le pire directeur que Pou-Du-Lard ait eu. Nous serons bien mieux sans lui. Peut-être qu’enfin, nous aurons un directeur digne de ce nom, qui sera moins amnésique et qui n’approuvera pas autant les Moulus et les Nés-moulus. Pour l’instant, McDonall assure la direction, mais elle ne saurait rester longtemps…

Bogue passa à côté de Yarry sans même jeter un coup d’œil aux roulés de fromage et de saumon fumé qu’il avait fait, et s’approcha de Malaufoi.

-         Monsieur, dit Dragon, pourquoi ne seriez-vous pas candidat au poste de directeur de l’école ?

-         Allons, allons, Malaufoi, répondit Bogue en jetant au coup d’œil au plat préparé par ce dernier. Je ne crois pas que je puisse assurer ce poste. C’est bien trop… stressant… pour moi. En plus, les élèves posent des tas de questions aux directeurs. Et lorsqu’ils ont des problèmes, ils vont les voir aussi. Non… non… c’est beaucoup trop compliqué. Je préfère mon poste d’enseignant.

Bogue se pencha sur l’horreur qui se dressait dans l’assiette de Google : si c’était auparavant un saumon, c’était maintenant un « on ne savait trop quoi » vraiment écœurant, ressemblant d’avantage à une gibelotte verte et brune qu’à un poisson au fromage. Se relevant, il se dirigeait vers la table de Vieilleville Longuepalme et Dense Tahoma lorsqu’il trébucha sur un couteau à fromage qu’avait échappé Homard et s’étala de tout son long sur le sol de pierre. Il se redressa maladroitement et s’empressa de marmonner :

-         Beaucoup trop de stress… beaucoup trop de stress…

Malaufoi attendit que le professeur de Cuisine Magique soit retourné à son bureau avant de chuchoter à ses deux acolytes :

-         Ça m’étonne que les Sang-de-Bouette n’aient pas déjà fait leurs valises. Je parie cinq Noisettes que la prochaine fois, un de ces sales Moulus mourra. Dommage que ça n’ait pas été Dérangé…

La cloche sonna au même moment, et il était temps. Con, qui avait très bien entendu les paroles de Malaufoi et qui avait tendance à défendre Hormone dès que quelqu’un était méchant avec elle, avait serré les poings et était près à lui sauter dessus. Lorsque la cloche retenti, Dragon s’empressa de détaler jusqu’à la porte des cachots, attendant que Bogue les conduise jusqu’à leur prochain cours, celui de Bottelanique. Yarry posa une main sur l’épaule de son copain pour qu’il se calme.

-         Ne fais rien, dit-il à Con. C’est un imbécile. Il a dit ça uniquement pour te choquer, sachant très bien que tu entendais tout ce qu’il disait. Il voulait que tu l’attaques encore et que ton sorcilège rebondisse sur toi, comme la dernière fois. Et je suis certain que tu n’as pas envie de vomir à nouveau des crevettes…

Con ne répondit pas, mais Yarry le lâcha, voyant que l’idée de régurgiter à nouveau des crevettes l’avait dissuadé de faire quelque chose de stupide. Ils rangèrent leur matériel de cuisine puis suivirent le groupe jusque dans le parc de l’école, qu’ils traversèrent en direction des serres de Madame Betterave.

Le cours ne fut pas très palpitant. Ils s’occupèrent d’une tulipe sauteuse, une fleur hautement ennuyante qui passait son temps à bondir hors de leurs mains. Ils devaient alors courir d’un bout à l’autre de la serre pour la rattraper.

Yarry courrait après sa propre tulipe (qu’il avait prénommée « Miss la Surexcitée » lorsqu’il tomba nez à nez avec Renie MacMildan. Ce dernier s’empressa d’attraper la tulipe de Yarry, de la lui donner et de dire sur un ton solennel :

-         Je voulais te dire que j’étais désolé de t’avoir soupçonné de commettre ces agressions. Je sais bien que tu n’aurais jamais attaqué Hormone Dérangé puisque c’est ta meilleure amie… Je te prie de m’excuser pour tout ce que j’ai dit. Maintenant, nous sommes tous dans le même bateau…

-         Ah bon, dit Yarry. Je croyais que nous étions dans une serre.

Renie fronçant les sourcils, perplexe, ne semblant pas comprendre que Yarry faisait une blague.

-         Ça vous dirait Con et toi de faire équipe avec Ahna LaBotte et moi ? demanda Renie.

-         Ouais, bonne idée.

Ils se placèrent donc tous les quatre à la même table de travail pour s’occuper de leurs tulipes sauteuses. Lorsque Madame Betterave fut à l’autre bout de la serre, Renie se pencha vers Yarry et Con et dit :

-         Ce Dragon Malaufoi a l’air très content de ce qui se passe. Je me demande si ce n’est pas lui, le cuisinier de Serpent-En-Or. Tu crois que c’est lui, Yarry ?

-         Non.

Renie et Ahna le regardèrent avec des yeux ronds, surpris de son ton catégorique. Mais Yarry les ignora. Il empoigna un petit couteau et commença à couper les feuilles et les racines qui servaient de bras et de jambes à sa tulipe, exaspéré de la voir bondir toujours hors de son pot. Mais à ce moment, il repéra soudain quelque chose qui lui fit faire un faux mouvement. Il faillit planter son couteau dans la main de Con.

-         Aïe ! s’écria Con.

Yarry lui montra du doigt plusieurs fourmis de grande taille qui se déplaçaient rapidement sur le sol de terre, un peu plus loin.

-         On ne peut pas les suivre maintenant ! chuchota Con.

-         On dirait qu’elles se dirigent vers la forêt de l’école, constata Yarry en suivant des yeux les délégations de fourmis.

Con fit la moue.

-         La forêt de l’école… En espérant qu’elles n’aillent pas trop loin. À ce que je sache, il est interdit de dépasser l’orée… Avant, les élèves pouvaient y aller quand ils voulaient mais… certains ne sont jamais revenus. On dit que c’est un vrai labyrinthe, qu’on a beau se mettre plein de points de repère, on ne peut jamais retrouver son chemin car les arbres changent de place. Il faudra être vigilants…

À la fin du cours, le professeur Betterave les conduisit dans la Grande Salle, où ils mangèrent rapidement leur dîner. Ensuite, ils se dirigèrent vers leur classe de Bouclier Contre le Pouvoir du Mal. Yarry et Con traînaient au bout de la file d’élèves pour pouvoir parler sans être entendus par les autres.

- On va devoir se servir à nouveau de la cape de Disparibilité, dit Yarry. Pour sortir de l’école du moins. Ces temps-ci c’est une vraie fourmilière – désolé pour le mauvais jeu de mots.

- On pourrait peut-être emporter Crocmou avec nous, suggéra Con. Depuis qu’Arbrevide est parti, il n’a pas souvent pris l’air. Nous pourrions faire d’une pierre deux coups : suivre les fourmis et faire plaisir à ce petit chien stupide.

Yarry approuva. Quelques secondes plus tard, ils arrivèrent devant la porte de leur classe. Madame Betterave attendit que Go-kart arrive puis retourna à ses serres. Gille-Le-Roi ouvrit la porte et demanda à tout le monde d’entrer le plus vite possible : il était devenu inquiétant, pour tout le monde, de se trouver dans les corridors.

-         Allons, allons, quelles sont ces mines sinistres ? demanda Go-kart en fronçant les sourcils, alors que les élèves prenaient place à leurs tables. Voyons, vous ne vous rendez pas compte ? Le coupable n’est plus là ? Les agressions ne surviendront plus.

-         Pourquoi ? demanda Saumonus Finnegan.

-         Jeune homme, le Minetriste de la Magie n’aurait pas emmené Arbrevide s’il n’avait pas été sûr à cent – que dis-je ? – cent dix pour cent que c’était lui le coupable ! répondit Go-kart comme si c’était l’évidence même.

-         Oh, si, il l’aurait emmené quand même, dit Con.

-         Vous n’êtes pas au courant de tous les détails, dit Gille-Le-Roi d’un ton sec. Vous n’étiez pas là !

Yarry qui, lorsqu’il s’agissait de ses amis, avait tendance à ne pas réfléchir, faillit dire que si, justement, ils y étaient, mais il se souvint juste à temps qu’il n’était pas supposé y être. Toutefois, alors que Go-kart entamait la lecture de son antépénultième livre (qui parlait de sa palpitante aventure en Australie, où il avait supposément combattu des kangourous-garous), Yarry comprit que Con et lui devaient suivre le plus vite possible les fourmis, surtout si cela permettait de prouver, d’une quelconque manière, l’innocence d’Arbrevide. Car si tous étaient persuadés que le coupable était sous les verrous, leur vigilance baisserait et les élèves se feraient attaquer par dizaines.

Yarry déchira un morceau de parchemin dans ses affaires, empoigna sa plume, la trempa dans l’encre et inscrivit quatre mots : Allons-y dès ce soir. Con jeta un coup d’œil à ce qu’il avait écrit. Pendant un instant, il sembla se demander si le jeu en valait la chandelle, soit si la preuve de l’innocence d’Arbrevide et les réponses à toutes ces questions qui trottaient dans leur tête depuis le début de l’année valait la peine de désobéir aux règles, mais lorsque son regard tomba sur la chaise vide d’Hormone, à la table voisine, il acquiesça avec vigueur.

La Salle Commune de Griffe-En-Or était toujours bondée à cause de l’interdiction de sortir après six heures du soir. Et comme les sujets de conversation ne manquaient pas, il n’était pas rare que nombre d’élèves restent jusqu’à minuit.

Yarry et Con furent donc forcés d’attendre que sonne une heure du matin pour sortir de leurs lits. Ils revêtirent leurs capes, empoignèrent leurs paillettes magiques puis se glissèrent sous la cape de Disparibilité. Ils quittèrent le dortoir, puis la Salle Commune. Ensuite, évitant professeurs, pré-faits et fantômes, ils traversèrent le couloir, descendirent les escaliers, parcoururent le hall et sortirent à l’extérieur. Ils se hâtèrent en direction du tronc d’arbre vide qui se dressait près de la forêt, entre la foreuse interdite et les serres de Bottelanique. La nuit était noire, mais le parc était tout de même éclairé par la lune pleine qui trônait dans le ciel étoilé.

Crocmou fut très content de voir les deux amis débarquer dans le « trou » d’Arbrevide. Il les accueillit avec jappements et glapissements de joie. Yarry s’empressa de le nourrir et de le calmer, ne voulant pas que ses cris n’alertent ceux qui patrouillaient dans le château. Lorsqu’ils ressortirent dans la cour, le chien s’empressa de gambader dans l’herbe fraîche. Con tapota contre sa jambe pour que Crocmou les suive. Ensuite, avec un dernier regard vers l’école, ils s’engagèrent dans la forêt.

Comme il faisait très noir, Con brandit sa paillette et murmura « Enlumos ! » Yarry se rendit compte trop tard de l’erreur de son ami. Au lieu d’éclairer sa paillette brisée, le sorcilège percuta de plein fouet un arbre, qui explosa, projetant débris d’écorce et de branches sur le trio.

-        Bonjour la discrétion, marmonna Yarry. Bon, tu es mieux de ranger ta paillette. Je vais m’en occuper.

Yarry murmura à son tour la formule magique. Aussitôt, un rayon doré illumina sa paillette, qu’il brandit devant lui. Le faisceau de lumière éclaira les arbres aux alentours et les cendres de celui qui avait explosé.

-        Il y a des fourmis, là-bas, fit remarquer Con.

-        Ah, oui, d’accord. Suivons-les. Tu viens, Crocmou ?

Le chien poussa un bref jappement aigu puis trotta, légèrement apeuré et incertain, à la suite des deux amis. La forêt, tel que l’avait dit Con, était un vrai labyrinthe. Les arbres semblaient se mouvoir, comme s’ils étaient en vie. Leurs racines ondulaient dans le sol, leurs branches s’agitaient, un instant à leur droite se trouvait un sapin, l’autre instant c’était un chêne. Il était donc impossible de fixer de points de repère, et il était donc très facile de se perdre. Heureusement, les fourmis étaient là pour les diriger, ils n’avaient ainsi pas de problèmes pour l’instant, mais Yarry se demandait comment ils pourraient revenir.

Ni Con ni Yarry ne purent dire combien de temps ils avaient marché cette nuit là, sous le ciel étoilé qui n’était qu’à moitié visible derrière l’épais feuillage des arbres. Tout ce qu’ils savaient, c’est qu’ils avaient marché très longtemps sur le terrain accidenté de la forêt de l’école, suivis par Crocmou qui aboyait contre son ombre. Finalement, ils débouchèrent dans une clairière éclairée par les rayons livides de la lune. Les arbres étaient très gros, leur écorce semblait mouvante et leurs racines étaient noueuses : ils devaient prendre soin de bien lever les pieds lorsqu’ils marchaient pour ne pas trébucher.

-         Je ne vois plus aucune fourmi, fit remarquer Con.

-         Moi non plus, dit Yarry, dépité. Nous avons peut-être perdu leur piste. Retournons sur nos pas…

Yarry se retourna et tomba nez à nez avec un gros pin qui n’était pas là cinq secondes plus tôt. Il s’aperçut alors que ce qu’il avait prit pour de l’écorce était en fait des fourmis. Il y en avait partout, des racines aux branches de l’arbre : chaque millimètre carré était occupé par un de ces insectes. C’est pourquoi il avait cru que l’écorce se mouvait. Mais en fait, il s’agissait de centaines de fourmis…

-         Elles sont toutes ici ! s’exclama Yarry. C’est pourquoi l’on ne trouvait plus leur piste. Elles sont toutes ici, dans cette clairière, dans les arbres. Je me demande pourquoi elles quittent toutes l’école pour venir ici… Peut-être que c’est leur lieu de vacances. Nous, on va dans le sud, elles, elles vont dans la forêt…

-         Pas très sympathique, commenta Con. Moi je préfère le sud… Cependant… qu’est-ce qu’on fait maintenant ? C’est bien beau de suivre les fourmis, mais ce n’est pas très utile. J’espère que nous n’avons pas fait tout ça pour rien, parce que sinon, j’étripe Arbrevide et je l’envoie…

Con fut interrompit par Crocmou qui jappa bruyamment en direction de l’autre extrémité de la clairière. Yarry et lui se retournèrent et déglutirent. Sur un tronc de chêne qui s’était affaissé sur le sol se trouvait la plus géante, la plus gigantesque, la plus titanesque, la plus affreuse fourmi qu’ils n’aient jamais vu. De la taille d’un éléphant, elle avait de gros yeux globuleux qui semblaient faits de moustiquaire, un abdomen gonflé et deux longues antennes qui pendaient au-dessus de sa tête.

Lorsqu’ils aperçurent la bestiole géante, Yarry et Con restèrent figés pendant quelques secondes, puis prirent leurs jambes à leur cou, tentant de sortir de la clairière à toute vitesse, mais des fourmis de la taille de gros chats leur bloquèrent le passage, faisant claquer leurs mandibules tranchantes.

-         Finalement… je crois qu’on va rester, marmonna Yarry.

-         C’est une sage décision, dit la grosse fourmi dressée sur le tronc d’arbre affaissé sur le sol. Notre chef tiendra certainement à vous rencontrer… Arabesque ! Arabesque !

Un tremblement secoua soudainement la clairière. Les fourmis ne semblaient pas s’en préoccuper, même si de seconde en seconde, la secousse devenait de plus en plus importante. Mais bientôt, heureusement, elle cessa. À ce moment, une silhouette énorme jaillit des arbres et vint se placer devant les deux garçons. C’était une autre fourmi géante, elle de la taille d’une baleine bleue.

-         Qu’y a-t-il ? demanda la fourmi prénommée Arabesque et qui semblait être la chef de la « fourmilière ».

-         Des humains, répondit l’insecte de la taille d’un éléphant.

-         Ce n’est pas Arbrevide, remarqua Arabesque.

-         Non, ce sont des étrangers.

Arabesque resta un moment immobile, semblant tenter d’assimiler la nouvelle, puis dit d’une voix brusque :

-         Alors tuez-les. J’étais en train de dormir et je faisais un beau rêve.

-         Nous sommes des amis d’Arbrevide ! s’écria Yarry.

Il avait l’impression que son cœur lui était remonté dans la gorge. Il entendit les fourmis de la taille de gros chats (qui semblaient être les gardes d’Arabesque) cliqueter de leurs mandibules tout autour de la clairière.

Arabesque resta un instant silencieux.

-         Arbrevide ne nous a jamais envoyé d’hommes, dit lentement le monstre.

-         Arbrevide a des ennuis, dit Yarry, la respiration haletante. C’est pour ça que nous sommes venus.

-         Des ennuis ? répéta Arabesque.

Yarry perçut une certaine inquiétude sous le cliquetis de ses mandibules.

-         Mais pourquoi vous aurait-il envoyés ici ? reprit la fourmi gargantuesque, sceptique.

-         À l’école, ils croient que Arbrevide a lâché un… un… quelque chose dans le château, dit Con. Et ils l’ont emmené à la prison de Sarbacane… la prison des sorciers.

Arabesque agita ses mandibules d’un air furieux. Tout autour de la clairière, les autres fourmis l’imitèrent. Elles produisaient un bruit infernal qui ressemblait au broiement d’un morceau de métal.

-         Tout ça s’est passé il y a des années, dit Arabesque avec mauvaise humeur. Des années et des années et des années et des années et des années et des… hum… enfin, bref, c’était il y a longtemps. Mais je m’en souviens très bien. C’est pour ça qu’ils l’ont renvoyé de l’école. Ils croyaient que c’était moi, le monstre qui habitait dans ce qu’ils appelaient la Cuisine des Secrets. Ils pensaient qu’Arbrevide avait ouvert la Cuisine pour me libérer.

-         Et vous… vous n’habitiez pas dans la Cuisine des Secrets ? demanda Yarry en sentant son front se couvrir de sueur.

-         Moi ? s’exclama Arabesque dans un cliquetis furieux des mandibules. Qu’est-ce qu’on vient s’imaginer là ? Je n’ai pas des centaines d’années, moi ! J’ai tout au plus soixante ans ! En plus, je ne suis même pas né au château. Arbrevide m’a trouvé lorsque j’avais cinq ou six ans. Je m’étais perdu lors d’une balade en forêt. Il m’a recueilli et m’a caché dans l’école… Un homme bon, Arbrevide. Il m’a nourrit et s’est occupé de moi. Quand on a découvert mon existence et qu’on m’a accusé d’avoir tué une jeune fille, il m’a protégé. Et depuis ce temps là, je vis ici, dans la forêt de Pou-Du-Lard avec ma femme et mes nombreux enfants.

Con fronça les sourcils.

-         Alors, vous… vous n’avez jamais attaqué personne ?

-         Jamais ! grogna Arabesque. Jamais je n’ai fait de mal à un humain. Le corps de la jeune fille qui avait été tuée a été découvert dans les cuisines. Et moi, je ne connaissais du château que les cachots où Arbrevide m’avait dissimulé.

-         Mais vous savez peut-être qui a tué cette fille ? demanda Yarry. Parce qu’aujourd’hui, le monstre est de retour et il s’attaque à nouveau aux élèves.

Les fourmis autour de Yarry et Con s’agitèrent en cliquetant rapidement. On aurait dit qu’elles avaient peur, qu’elles craignaient la réponse de leur chef.

-         La chose qui vit dans le château, dit Arabesque d’une voix lente, est une créature très ancienne que nous, les fourmis, craignons par-dessus tout. Je me souviens comme si c’était hier d’avoir supplié Arbrevide de me laisser partir quand j’ai senti que la bête se promenait dans les couloirs du château.

-         Mais qu’est-ce que c’est ? insista Con.

À nouveau, un vent de panique et de frayeur balaya les fourmis, qui cliquetèrent rapidement de leurs mandibules.

- Nous n’en parlons jamais ! répliqua Arabesque d’un ton féroce. Jamais nous ne la nommons ! Même à Arbrevide, je n’ai jamais révélé le nom de l’atroce créature, bien qu’il me l’ait souvent demandé.

Yarry ne voulait pas insister, peut-être parce que son interlocuteur était gros comme une baleine bleue et avait des mandibules tranchantes de la grosseur de réfrigérateurs.

-         Dans ce cas, il ne nous reste plus qu’à partir, dit Yarry, la voix tremblante.

-         Partir ? dit lentement Arabesque. Je ne crois pas…

Con et Yarry sentirent le cercle de gardes-fourmis se resserrer autour d’eux. Les insectes de la taille de gros chats cliquetaient plus que jamais.

-         Mais… mais…

-         Mes fils et mes filles ne font aucun mal à Arbrevide car je le leur interdis, mais vous n’êtes que des « amis d’Arbrevide », alors je ne peux rien faire…

Yarry fit volte-face. À quelques mètres de lui se dressait un véritable mur de fourmis géantes dont les mandibules claquaient rageusement. Elles étaient bien trop nombreuses. Jamais il ne pourrait toutes les affronter, même avec l’aide de Con et de Crocmou – parce qu’en fait ce dernier c’était évanoui à l’arrivée d’Arabesque et reposait sur le sol de terre. Toutefois, il refusait de mourir dévoré par des insectes… Quelle mort stupide !

Il fit un geste pour sortir sa paillette magique, mais au même moment, il entendit retentir un bruit sonore et prolongé tandis qu’une lumière intense illuminait la clairière comme un brusque incendie.

Le train confisqué par Mr. Fesley descendait la pente à toute vitesse, sa cheminée dégageant des volutes de fumée grise et son phare avant inondant la forêt d’un éclat illuminé. Le train était en très piteux état. Son flanc droit était lacéré de profondes marques, témoignage de l’attaque du Saule Déchiqueteur. L’avant de la locomotive était cabossé, il n’y avait plus de pare-brise et il manquait quelques roues.

L’engin Moulu fonça de plein fouet dans les rangs de fourmis, les bousculant dans tous les sens. Dans un bruit de freinage grinçant à faire mal aux oreilles, le train s’arrêta net devant Yarry et Con et ses portières s’ouvrirent toutes seules.

-         Attrape Crocmou ! hurla Yarry en se ruant sur le siège avant.

Con saisit le petit caniche toujours inconscient, le jeta sur le siège arrière puis s’assit sur le banc qui faisait face au volant. Les portières se refermèrent immédiatement avec un bruit sec. Con n’eut pas encore mis en marche les machines et activé les nombreuses commandes qui s’alignaient sur le tableau de bord perlé de débris de verre que la locomotive s’élançait à travers la forêt, frappant unes après les autres les fourmis démesurées. Le train contourna la clairière et, indifférent aux arbres, aux arbustes et aux branches, fonça vers l’ouest. De toute évidence, il connaissait le chemin.

Yarry lança à Con un regard où se mêlait un mélange de surprise et de frayeur. D’un côté, il était tout à fait stupéfait d’être toujours en vie, qui plus est grâce à l’arrivée soudaine d’un train qu’il avait cru être hors service. D’un autre côté, il était effrayé lorsqu’il revoyait dans sa tête l’énorme fourmi de la grosseur d’une baleine bleue. Il comprenait maintenant que c’était Arabesque qu’il avait vu dans le souvenir de Jédustar – avec quelques années et quelques mètres (où kilomètres ???) en moins.

-         Ça va ? demanda Yarry.

Incapable de prononcer un mot tant il était ébranlé, Con regardait droit devant lui.

La locomotive continua de foncer dans la forêt, cassant au passage branches et faisant s’envoler dans les airs petits buissons et marmottes. Sur la banquette arrière, Crocmou s’était réveillé et aboyait plus que jamais, visiblement perturbé par tout ce qui se passait. Pendant dix minutes encore, ils traversèrent ainsi la forêt, secoués par les cahots, puis la végétation devint moins dense et Yarry aperçut à nouveau le ciel, où trônaient de gros nuages gris.

Le train s’arrêta si brusquement qu’ils faillirent être éjectés de la cabine. Ils avaient atteint l’orée de la forêt. Ils voyaient à leur droite le tronc d’arbre mort qui permettait d’atteindre le « trou » d’Arbrevide, et à leur gauche les serres de Bottelanique. Lorsque Yarry ouvrit la portière, Crocmou se précipita au-dehors et courut vers les enclos de son maître, le cherchant en vain. Yarry sortit à son tour mais il fut forcé de s’asseoir sur le marchepied de la locomotive, le temps de dégourdir ses membres, s’apercevant maintenant uniquement que tout le long du voyage de retour, il était resté crispé à son siège, raide comme une planche. Il y avait même de profondes marques sur les côtés de son banc, là où il avait enfoncé ses doigts.  

Con sorti à son tour, puis avec de grands gestes, il fit sortir les marmottes qui étaient entrées dans la cabine par le pare-brise lorsqu’elles avaient été fauchées par le train. Ensuite, il vint s’asseoir à côté de Yarry. Il poussa un soupir.

-         Suivre les fourmis, dit-il d’une voix faible. Je ne sais pas qu’elle idée est passée par la tête d’Arbrevide ! On a faillit mourir ! Et en plus, on a tout fait ça pour rien ! On a rien appris de ce stupide Arabesque !

-         Bien sûr que si, répliqua Yarry. On sait maintenant qu’Arbrevide n’a jamais ouvert la Cuisine des Secrets. Il était innocent.

Con croisa les bras, boudeur. Il semblait penser que les épreuves qu’ils avaient affrontées dans la forêt de l’école auraient méritées des informations plus utiles.

-         Je vais aller reconduire Crocmou à l’intérieur, dit Con en se dirigeant vers le tronc d’arbre mort.

Yarry acquiesça puis plongea dans une intense réflexion. Le monstre qui se cachait dans la château semblait être une sorte de Vol-De-l’Or animal : même les autres créatures n’osaient pas prononcer son nom. Mais Con et lui ne savaient toujours pas qui il était, ni comment il s’y prenait pour frigorifier ses victimes. Arbrevide lui-même n’avait jamais su ce que cachait la Cuisine des Secrets.

Yarry se leva et aussitôt, le train referma ses portières et disparut dans la forêt, laissant derrière lui un long sillage dans l’herbe et un nuage de fumée. Quelques secondes plus tard, Con vint le rejoindre. Tous deux se glissèrent sous la cape de Disparibilité et se dirigèrent vers le château. Ils poussèrent la lourde porte de chêne et se glissèrent dans le hall. Ils se figèrent lorsqu’ils aperçurent une silhouette immobile au pied de l’imposant escalier de marbre. Qui était-ce ? Peu importe. Il était pratiquement certain que cette personne avait vu la porte s’ouvrir…

Mais alors, une lumière s’alluma sur leur droite, ce qui permis aux deux garçons d’identifier qui se tenait en plein centre du hall. Appuyé sur une canne, revêtant son éternelle robe jaune canari, sa barbe argentée pendant le long de son torse, ses yeux bleus brillant derrière ses lunettes en pleine-lune : c’était Hommedehors. Yarry, dans sa surprise et son ravissement de voir son directeur, enleva la cape de Disparibilité sans réfléchir et se précipita vers lui.

-         Professeur Hommedehors ! Que faites-vous là ? Vous êtes revenu ? Vous… vous n’êtes plus à Sarbacane ?

-         Euh… visiblement non, marmonna Hommedehors, ne semblant pas le moins du monde étonné de voir deux élèves surgir de nulle part. À moins que l’on ait changé la décoration ?

-         Comment avez-vous fait pour vous évader ? demanda Yarry.

-         Euh… J’ai ouvert la porte et je suis parti, répondit le directeur comme si c’était tout à fait naturel de s’échapper de prison.

-         Mais… commença Con… les gardiens de Sarbacane. On m’a dit qu’ils se nourrissaient des souvenirs malheureux des prisonniers pour les enflammer.

-         Pas étonnant que ça ne lui ait rien fait, fit remarquer Yarry. Il ne se souvient de rien. Il n’a donc pas de souvenirs.

Hommedehors se frotta les yeux.

-         Vous savez, je suis un peu fatigué. C’est tout de même épuisant de descendre du haut du mont Everest avec à sa poursuite un Yéti et une avalanche.

-         Le mont Everest ? répéta Con. Sarbacane se trouve sur le Mont Everest ?

-         Sarbaquoi ? demanda Hommedehors. De quoi parlez-vous donc ? Je n’étais pas parti faire du ski ?

-         Non ! s’exclama Yarry. Vous vous êtes fait emprisonner.

-         Ah oui ? Eh bien… J’étais persuadé que j’étais allé faire de la plongée dans les Seychelles.

Con bondit.

-         Alors Sarbacane est dans les Seychelles ?

-         Machincanequoi ? s’exclama Hommedehors. De quoi parlez-vous donc ? Je n’étais pas parti faire de la plongée ?

-         Non ! s’impatienta Yarry. Luscious Malaufoi vous a fait emprisonner en persuadant les administrateurs de l’école que vous n’étiez plus à la hauteur.

-         Ah… fit le directeur, déçu. Quoi qu’il en soit, je suis plutôt fatigué. Si ça continue, je vais tomber dans les pamplemousses…

-         Les pommes, rectifia Con. 

-         Peu importe, dit Hommedehors. Vous pouvez me conduire à mon lit ?

Yarry et Con se jetèrent un regard puis conduisirent le directeur jusqu’à son bureau. Une fois qu’ils se furent assurés que tout allait bien, ils montèrent au septième étage, réveillèrent la Big Dame et s’empressèrent d’entrer dans la Salle Commune. Bien évidemment, comme il était environ trois ou quatre heures du matin, elle était vide. Ils se hâtèrent donc de descendre dans leur dortoir et de se glisser dans leurs lits.

-         Bonne nuit, dit Con.

-         Toi aussi, répondit Yarry.

Il enleva ses lunettes et les posa sur sa table de chevet, à côté d’Hed qui dormait à poings fermés. Il jeta un coup d’œil par la fenêtre.

Il n’avait aucune idée de ce qu’il convenait de faire à présent. Ils se trouvaient dans une impasse. Jédustar s’était trompé de coupable, l’héritier de Serpent-En-Or avait réussi à s’échapper et personne ne savait si c’était la même personne ou quelqu’un d’autre qui avait ouvert la Cuisine des Secrets pour la deuxième fois.

Yarry commençait enfin à somnoler lorsqu’il pensa soudain à quelque chose. Il restait peut-être un dernier espoir !

-         Con ! chuchota-t-il. Con !

Con se réveilla en laissant échapper un gémissement semblable au jappement de Crocmou.

-         Con, cette fille qui est morte… Arabesque a dit qu’elle avait été trouvée dans les cuisines. Imagine qu’elle n’en soit pratiquement jamais sortie depuis ce temps-là… Et qu’elle s’y trouve toujours !

Con se frotta les yeux. Dans la faible lumière grisonnante de l’aube, Yarry le vit froncer les sourcils d’incompréhension. Et soudain, il sembla comprendre.

-         Ne me dis pas que… balbutia-t-il en se redressant dans son lit. Tu penses à… Mimi Pleurnicharde ?


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