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« Claustrophobopolis » — L'Encrier
Vous êtes ici => Accueil > Liste des histoires > « Claustrophobopolis », par Skacky - - - - Chapitre unique
L'histoire Ce chapitre
Publié : le 05/04/2008 à 14h41 - Mise à jour : le 05/04/2008 à 14h41 - Commentaire(s) : 0 - Lecture(s) : 1526 - Chapitre(s) : 1 - Mots : 9840 - Complet : oui - AMR : 16 - Favorite de : 0 - Abonnés à l'histoire : 0 Publié : le 05/04/2008 à 14h41 - Modifié : jamais - Commentaire(s) : 0 - Lecture(s) : 1526 - Mots : 9840


« Claustrophobopolis » est une longue nouvelle écrite pour le plaisir. C'est ma plus longue à ce jour, et peut-être celle que j'apprécie le moins. Pourquoi ? Je ne sais pas vraiment, quelque chose me dérange dans ce récit assez tortueux et fou, à l'image des personnages en fait.

Cette histoire est racontée par trois personnages en tout, et chaque chapitre est un point de vue. Évidemment, quand on voit que le chapitre 2 mange une quinzaine de pages sous Word, on se demande lequel est le plus important. Je dirais tous, ils apportent chacun une part de mystère et d'éclaircissement sur la sombre cité de Claustrophobopolis.

J'espère néanmoins que ce récit vous plaira, j'ai passé quelques semaines à l'écrire.


Claustrophobopolis

Résumé : Mary Elizabeth Wingates, dans ses poèmes emplis de folie démentielle, décrivait Claustrophobopolis comme une cité de mort et de décadence en apparence, mais comme d'une chose brillante et magnifique au fond. Racontée par diverses personnes, cette légende n'a pas fini d'horrifier les spécialistes, et de réveiller les âmes perdues des morts l'ayant découverte.

I.
Mon cœur, mon cœur noir bat dans cette coque de métal pourrissant couvert de chair affreuse et infâme. Je suis perdu, c'est le moins qu'on puisse dire. Mes yeux sont aveugles, et je ne sens rien. Je pensais avoir touché le fond avec cette crypte putride et souillée dans laquelle je suis tourmenté perpétuellement depuis des temps immémoriaux. J'étais loin d'imaginer de ce que mes yeux, pour la première fois de ma misérable existence, d'une certaine manière, allaient voir. Je ne sais toujours pas, en ce jour, qui je suis, et surtout ce que je suis. Même la vieille chose ne pouvait le savoir, et elle ne le saura jamais.

Le vieux château dans lequel j'étais coincé pourrissait de jour en jour. Bien que je ne voyais rien, je sentais, au fond de ma carapace glaciale, qu'il tombait en peu à peu en ruines, à l'instar de moi-même. J'étais toujours assis contre le même mur de pierre couvert de mousse humide où les araignées s'amusaient joyeusement sur "moi" alors que l'ennui et la tristesse m'habitaient. Les jours et les nuits passaient avec une lenteur affolante, et la lassitude dévorait ma coquille et mes organes fictifs que je m’imaginais humides et gonflés d'un hypothétique sang. Mon ouïe était quant à elle, très bien développée et j'entendais absolument tout ce qui se passait autour de moi, je sentais et j'entendais ce cœur d'une noirceur atroce battre à l'intérieur de moi. Je l'ai perdue maintenant, comme tout ce que je possédais, à cause de ma curiosité malsaine et maudite.

C'était bien entendu par un jour comme les autres, bien que je n'en sois trop certain à présent ; tout était si sombre, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur. J'entendis un bruit faible et léger au dehors, des petits pas délicats qui retentissaient en un résonnement dans ma coque vide, comme un écho de révélation, illuminant mon être abominable. Cette secousse de délicatesse et de finesse avait chamboulé mon esprit, et je me surprenais à écouter calmement la chose qui avançait, apparemment d'un pas hésitant, toujours appuyé contre ce vieux mur pourri. Les pas légers s'arrêtèrent, et mon cœur se serra si fort que j'eus envie de hurler tout l'air emprisonné dans ma cellule de métal qui me sert de corps, mais faire fuir cette créature inconnue de mon esprit, si elle était toujours ici, me glaçait.

Plus le temps passait, plus je m'inquiétais. Je connaissais chacune des bêtes qui foulaient le château, mais celle-ci, je ne l'avais jamais entendue, et surtout, je ne l'entendais plus. Une panique aussi monstrueuse que moi s'empara de mon âme coincée et, malgré moi, je me levais en aveugle, heurtant les murs et l'embrasure arquée de la porte de la crypte. J'avançais, toujours perdu dans l'obscurité noire qui régnait dans les couloirs étroits parsemés de chaînes et de cadavres putréfiés jonchant le sol. Je le savais, j'entendais les cliquetis infâmes et les rats croquant la chair décomposée sur ce qu'il restait sur les carcasses noircies par la crasse immonde qui infestait ce lieu innommable et détestable. Très souvent, je trébuchais contre les marches brisées qui ornaient les grandes pièces que je m’imaginais brillantes de mille lueurs, bien que je n'entendais pas les petits crépitements des cierges.

Un vent léger résonna dans mes oreilles, et je sentais un souffle apaisant s'écraser et agiter des lambeaux de chair accrochés à ma carapace vide, à mesure que je l'avançais dans l'obscurité folle qui m'entourait. Soudain, ma tête penchée en avant heurta une surface en bois uniforme. Il me semblait que c'était une porte, et finalement, c'était une cloison de bois, fermant les grandes fenêtres de la salle du banquet dans laquelle je me trouvais à ce moment là. La claustrophobie dont je souffrais gagnait peu à peu du terrain, et le seul endroit dans lequel je me sentais le mieux était ma vieille crypte noire, humide, et grouillante de bêtes et d'insectes silencieux que je considérais comme mes amis.

Une peur atroce s'empara de moi, à l'idée d'être bloqué ici, loin de mon antre, et de mourir seul, loin de mes amis sans voix. La folie et la terreur étaient d'une intensité affreuse, je me surprenais à maudire la créature avec ses pas doux et délicats et, pour la première fois, mon corps froid tremblait ; il tremblait car il sentait cette peur, ce poids infâme sur les entrailles. Je sentais tout ça, et je ne comprenais pas pourquoi. Je n'avais jamais senti ça auparavant et je souhaitais malgré moi que ce cauchemar s'arrête.

Tout à-coup, et sans crier gare, les pas de la créature, pleins de douceur, recommencèrent. À cet instant cauchemardesque et infernal, mon cœur se resserra une nouvelle fois, et ma claustrophobie s'intensifia jusqu'à atteindre son paroxysme. Dans un geste calculé et d'une précision exemplaire, je brisai la cloison de bois pourri avec mon poing sanguinolent. Les morceaux volèrent et vinrent s'écraser aléatoirement dans toutes les directions imaginables. Une lueur blanche m'aveugla, enfin, pas plus que d'habitude. Je me rendis compte à cet instant qu'en réalité, le château n'était qu'un tas de ruines plongées dans le noir total, et que je n'étais en aucun cas aveugle comme je me le disais sans cesse. Au bout d'un temps incalculable, ma vision apparût de nouveau.

Je me trouvais dehors, dans une cour éclairée par un soleil masqué par des nuages gris en lévitation dans ces cieux obscurs. Les arbres absurdes et difformes cachaient l'étendue infinie des montagnes blanches que je m’imaginais. Une neige légère tombait silencieusement sur l'épais manteau au sol. Un froid presque aussi glacial que moi régnait dans cette harmonie chaotique bleutée et pâle. J'étais à la fois émerveillé et effrayé par le spectacle désolant et magique que j'avais devant moi ; des cristaux parsemaient la cour, autour des tours inaccessibles à moitié effondrées, formant une image figée d'une incroyable beauté. Il n'y avait aucun bruit au dehors, pas même les petits pas de la créature inconnue. J'avais vaincu ma claustrophobie, mais une peur atroce me tailladait à coups de dague acérée. C'était immonde, et je cherchais des yeux la bête, paniqué. À part de la neige, de la pierre grise et un vent froid retentissant dans mes oreilles, il n'y avait rien.

Une immense déception entra en moi, avec son aura gelée et pestilentielle. Maintenant que j'étais dehors, je n'avais aucune envie de retourner dans ma crypte obscure imbriquée dans un labyrinthe de pierre grise et infesté d'horreurs que je ne souhaitais pas voir. Une chose absolument fabuleuse se produisit ; la créature que je convoitais depuis déjà des heures apparût devant moi, tapie derrière un petit mur brisé. Je m'approchais silencieusement de la magnifique chose, et je l'observais avec une curiosité encore plus grande que celle que j'ai eu à propos des Portes.

Je ne connaissais pas cette chose, mais elle était plus vieille que moi, à n'en pas douter. Elle était assise sur une souche enneigée, secouée de sanglots. Je n'osais pas m'approcher d'elle, de peur de provoquer quelque chose que je savais inévitable. Je restais figé au milieu de la neige, à observer silencieusement la chose radieuse qui se tenait devant moi. Je ne sais pas tellement ce qui se passa, mais, sentant une présence l'observant, elle se retourna lentement et écarquilla les yeux quand elle vit la monstruosité ignoble que je suis. À cet instant, une panique ineffable parcourut mon corps, et je vis la créature crispée et effrayée tenant de s'enfuir. Mon instinct me disait de la rattraper et de la raisonner, mais ma conscience refusait de donner l'ordre à mes longues jambes métalliques couvertes de chair déchirée de bouger. Malgré moi, je la rattrapai en un instant, sans effort, et je tentais de lui parler. Je n'avais jamais essayé de parler à voix haute, et un son hésitant et aigu sortit de ma bouche parsemée de crocs luisants, formant de simples paroles : « Attendez ! »

La créature aux cheveux bruns et à la peau d'une blancheur étincelante s'arrêta, et me regarda de ses yeux verts et tremblants, perçant mon cœur noir de sa clarté magique et envoûtante. Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés à nous regarder, mes yeux bestiaux et mécaniques se reflétant dans ses yeux purs et vivants. La créature recula de quelques pas, et s'assit sur un tas de débris recouverts d'une fine neige brillante, visiblement perdue. Je vins me placer devant elle, et je continuais de la fixer avec une certaine appréhension. Elle de demanda qui j'étais, avec sa petite voix tremblante, apeurée et angélique. Je lui répondis que je ne le savais pas. Elle me fixa avec un regard interrogateur, et je vis qu'elle était nerveuse ; elle touchait ses mains sans arrêt. Après avoir vu une horreur telle que moi, je puis le comprendre, mais elle surmonta sa peur compréhensible et me demanda d'autres choses, comme, par exemple, si je vivais ici, si j'avais un nom, ou encore quel âge j'avais. Je lui répondais toujours que ces données m'étaient inconnues, je vis ici depuis une éternité, et j'ai toujours vécu dans ce sombre château autrefois somptueux. La seule chose de mon passé dont je me souviens est ce nom étrange qui revenait sans cesse dans ma tête ; Claustrophobopolis.

Nous sommes restés ainsi pendant de nombreuses heures, et je la sentais peu à peu détendue et apaisée, ce qui, au fond de moi, me faisait plaisir. Une nuit gelée allait tomber, et ne craignant ni le froid, ni la fatigue, je ne remarquais pas la bête tremblante et fatiguée. Le blizzard commençait à se former, et je ne savais pas que c'était à ce moment la. Soudain, la créature qui m'intriguait tant se leva, me regarda droit dans les yeux sans vie qui ornaient ma tête affreuse, de son regard pénétrant et magique, et me dit délicatement « Au revoir... » avant de disparaître silencieusement dans cette toccate de givre et de neige.

J'étais assez désemparé, mais cette expérience unique et incroyable fut pour moi magnifique, et j'espérais de tout mon cœur que cette bête fabuleuse ne revienne pour à nouveau me parler. Je décidai de rester debout à l'endroit où nous nous étions quittés, et d'attendre son retour. La nuit passa très lentement et fut d'une froideur à nulle autre pareille, si bien que mon enveloppe charnelle mécanique avait gelé à cause du froid ambiant qui pullulait dans l'air pur et vierge de la cour de l'obscur château ruiné. Au petit matin, j'étais couvert de neige et de givre, l'attente était interminable. Je voyais le soleil se lever au dessus des pics enneigés, par-delà un espace entre les branches noires et mortes de ces arbres informes. C'était un jour sans nuage, le premier de ma misérable vie. Je regardais, toujours immobile, un renard téméraire qui s'aventurait dans la neige, juste à côté de mes gigantesques griffes.

Soudain, celui-ci détourna vivement la tête en direction d'un petit espace camouflé par les branches des arbustes morts. La chose étincelante émergea de l'obscurité de mon âme et des plantes rongées, et mon cœur fondit en un instant. Elle était encore plus radieuse que la fois précédente, et portait une longue robe bleue clair, en agitant ses cheveux noirs d'une éclatante beauté. Cependant, elle avait l'air anxieuse, et s'approcha rapidement de moi. Elle me dit quelque chose en cet instant, je crois qu'elle me disait de partir, je n'en suis plus tellement sûr, mais à présent, c'est sans importance, et c'est elle qui est partie. Elle m'attrapa une partie du bras droit où il n'y avait pas de lambeaux de chair affreuse, et tenta de me tirer avec elle. Mais moi, dans ma profonde bêtise, j'étais toujours figé à la contempler. Elle représentait mon échappatoire de cette cité maudite nommée Claustrophobopolis, cette cité dans laquelle j'étais enfermé, cette cité d'acier de chair pourrie.

Je finis par comprendre, au bout de quelques minutes de lucidité, et elle m'entraîna hors de l'enceinte morte du château décadent dans lequel je croupissais depuis des temps immémoriaux. Dans notre course, j'entendais les échos d'une bataille, et je vis une ville mise à sac par des créatures d'acier montées sur de nobles chevaux. Ma folle admiration pour ces êtres fabuleux auxquels elle appartenait commença à se dissiper à mesure que je regardais ce carnage sanguinolent dans les rues de la petite ville au pied du château. Ces choses se tuaient entre-elles, elles s'auto détruisaient, tout ça pour des biens ? Au bout d'un moment, alors que nous franchissions un col neigeux et venteux, je vis le château noir dans lequel je vivais s'effondrer dans une symphonie cacophonique chaotique en harmonie totale avec le massacre monstrueux qui avait lieu. J'étais dégoûté, ces bêtes ne m'inspiraient que de l'empathie, seule cette sublime chose avec ses cheveux noirs me faisait changer d'avis.

Nous finîmes par trouver un abri dans une forêt de pins enneigés, au sommet d'une petite colline tranquille et silencieuse. Elle me fit asseoir doucement contre un arbre grand et vieux, et me dit affolée qu'elle devait me laisser là, et qu'elle reviendrait bientôt pour me conduire dans un lieu plus sûr, pour empêcher l'armée de Celui du Dehors Armagon de mettre la main sur moi. Elle disparût sans bruit dans la neige chauffée par ses pas délicats et tièdes. Ce fut la toute dernière vision d'elle que j'eus. Les années passèrent, et je ne la revis jamais. J'étais coincé dans une crypte, et désormais je suis libre.

Mais mon cœur est quand à lui prisonnier de l'amour que je portais pour cette chose, et je suis toujours séquestré dans la cité perdue de mes seuls souvenirs passés, Claustrophobopolis.

II.
 

Journal du professeur Gerard H. Leszinski
19 mai 1913, Providence, Rhode Island, jusqu'au 23 juin 1913.


Il m'est arrivé quelque chose d'extraordinaire aujourd'hui, quelque chose que je n'aurais jamais cru possible. C'était un jour pluvieux annonçant un été noir et morne, je me promenais le long de Barker Street, quand la pluie commença à tomber silencieusement sur ma sombre carcasse. Depuis déjà quelques mois, après mon départ de l'université littéraire de Boston, à seulement deux ans d'enseignement, je suis déprimé et maussade en permanence. Je ne pensais jamais, même dans mes rêves les plus fous et insensés, voir et toucher une chose si incroyable, si fantasmagorique, si étrange et absurde. Lorsque je fus arrivé à la petite maison de briques rouges abandonnée pour m'abriter, j'entendis un bruit venant de derrière un mur à moitié démoli. Je tendis l'oreille pour tenter de percevoir un peu mieux le son en question. Hélas, à part la pluie tombant et ruisselant de toutes parts, je n'entendais rien d'autre. La pluie s'arrêta au bout de quelques heures durant lesquelles j'avais terminé de lire de vieux poèmes manuscrits quelque peu farfelus et fantasques, mais divertissants. Je tendis à nouveau l'oreille, et cette fois-ci, je pus entendre le bruit distinctement. Il s'agissait d'une sorte de cliquetis frénétique, comme lorsqu'on s'amuse avec des ciseaux, sauf qu'il ce n'était pas métallique, et que ces bruits étaient très nombreux et rapides.

Je demandai s'il y avait quelqu'un, mais aucune réponse. Enfin, si, il y en eut une ; les cliquetis s'arrêtèrent, preuve qu'il y avait quelqu'un, ou quelque chose. Je décidai d'enjamber le mur de briques et de ciment, et j'atterris sur un tas de briques non sans difficulté. La force physique était ce qui me faisait grandement défaut, et cela avait des conséquences assez désagréables ; aucune femme n'était attirée par quelqu'un d'aussi chétif et faible que moi. J'avançais dans ce qui était une cour d'usine désaffectée, apparemment abandonnée depuis des lustres, il y avait encore des cartons entassés contre le mur d'enceinte, où on pouvait lire :

« LOWMAN IMPORT EXPORT
Since 1887 »
 

J'entendis à nouveau les cliquetis emplis d'une furie palpable, de plus en plus forts à mesure que je m'approchais de l'usine en elle-même. Les portes étaient condamnées, sauf la porte du garage de chargement des camions, qui, j'imagine, se relayaient et venaient chercher la marchandise ici. J'entrais silencieusement dans l'obscure usine, plus précisément un entrepôt. Ma gorge se nouait et je sentais le peur m'envahir à chaque fois que les cliquetis inquiétants se rapprochaient, car j'avais l'impression que la chose qui les provoquait bougeait, et me pourchassait, faisant de moi sa proie. Un écho monstrueux flottait dans l'entrepôt, et les cliquetis effrayants se faisaient de plus en plus entendre. Je montais doucement les marches rouillées menant à la partie administrative de l'usine, veillant à être le plus silencieux et discret possible, mais je sentais toujours cette présence affreuse, cette chose qui hantait mon esprit. Une fois arrivé en haut, je fus abasourdi devant le chaos qui régnait dans les locaux administratifs. Sur un mur, il était gravé maladroitement Claustrophobopolis. Ce nom me rappelait quelque chose, et pour cause, il figure dans quelques poèmes de Mary Elizabeth Wingates, une femme ayant été torturée dans les Carpates vers 1620 ; qui était d'une grande intelligence et d'une incroyable beauté. Elle parlait de Claustrophobopolis comme d'une cité perdue de mort et de décadence en apparence, mais aussi d'une chose magnifique et brillante au fond. Je me demandais logiquement ce que ce nom si mystérieux pouvait faire ici, surtout que Mary Wingates était méconnue du public, ses poèmes étaient tellement fous qu'on la considéra comme une sorcière, fille d'un démon très ancien.

Soudain, un bruit sourd retentit dans l'entrepôt vide et sombre, et me sang se glaça en un instant, instant horrible, innommable et monstrueux. Je me retournais péniblement, congelé par la peur terrible et la panique affreuse qui m'habitaient. Deux yeux vides d'expression, noirs et morts me fixaient, et je sentais mes yeux se liquéfier et couler le long de mes joues d'une froideur d'une intensité incroyable. Je compris enfin d'où venaient ces cliquetis infâmes ; la chose que j'avais devant moi entrechoquait ses griffes avec une rapidité exemplaire, en plus d'être d'une longueur exceptionnelle. J'étais pétrifié, et la chose dans la pénombre du soir me terrifiait, cette figure amorphe et cauchemardesque hantait la moindre de mes pensées, et je ne pouvais pas détourner le regard de cette chose inhumaine et indescriptible. La chose me fixait toujours avec ses grands yeux obscurs, en agitant frénétiquement ses griffes aiguisées comme des couteaux de boucherie. Avec un mouvement que je devinais calculé et précis, la créature ténébreuse approcha sa main décharnée de mon visage, et mon cœur fonctionnait au ralenti ; alors que la bête de cauchemar restait de marbre et totalement immobile, mis à part de bras d'une horreur extraordinaire composé de chair suintante, qui s'approchait inéluctablement de mon visage.

Sans crier gare, le monstre atroce détourna la tête et dévoila sa gueule parsemée de crocs luisants et gris, échappant un cri perçant qui résonna contre les murs de l'entrepôt. En l'espace d'une seconde, il bondit et s'accrocha aux tôles rouillées qui servait de plafond, et s'évanouit dans la pénombre nocturne et sinistre de la sombre nuit qui se reflétait dans les fenêtres gigantesques du bâtiment d'usine.

22 mai 1913.

J'ai parlé à Jules Byron de la chose affreuse que je vis, ce 19 mai qui restera à jamais gravé dans ma mémoire. Jules est un historien expert en mythes d'Europe centrale, et il s'était lui aussi penché sur les poèmes de Wingates, surtout ceux qui traitaient de la fameuse Claustrophobopolis. Jules n'en revenait pas de voir ce nom mythique resurgir, et il voulait absolument voir de quoi il en retournait.

J'étais resté pendant deux jours, malade et sous le choc, allongé dans mon lit aussi glacial que cette chose, et la simple vue de cette bête avait provoqué chez moi une peur panique. Je disais à Jules de ne pas retourner dans l'antre de cette créature, mais il était tellement excité que rien ne pouvait plus l'arrêter. De plus, la description sommaire que j'avais faite du monstre avait rappelé une autre légende à Byron, datant de temps très anciens et obscurs. Il m'a dit plus tard qu'il allait faire des recherches, mais il voulait d'abord voir cette usine abandonnée où cette chose qu'il décrivait comme mythique et d'une puissance sans égale, avait élu comme demeure. C'est à contrecœur que j'accepta son chantage, je voulais malgré moi en savoir plus sur cette créature et aussi sur le fait que le nom de cette cité légendaire soit gravé sur ce mur à moitié rogné et ruiné. Nous devrions partir demain.

23 mai 1913.

Il faisait beau sur Providence aujourd'hui, ce qui créait un fort contraste avec le temps maussade et froid qu'il y avait eu auparavant. Jules Byron avait parcouru un long trajet depuis Philadelphie pour pouvoir me rejoindre. C'était un homme fort et intelligent, avec une longue barbe évoquant la sagesse du personnage, il portait d'ailleurs des lunettes rondes devant ses yeux bleus ce jour là. Son excitation était palpable, et plus nous nous enfoncions dans les rues en nous approchant de Barker Street, plus il devenait incontrôlable. L'usine était vivement éclairée en ce jour, mais même avec cet éclairage estival, la bâtisse n'en restait pas moins inquiétante et lugubre à souhait. Byron tremblait d'excitation, et n'arrêtait pas d'agiter ses lunettes rondes.

Nous entrâmes dans la cour abyssale éclairée par un soleil de plomb, en nous dirigeant tout droit vers l'entrepôt spectral qui nous attendait comme un prédateur attendait sa proie. Je poussais la solide porte rouillée menant directement au complexe administratif, que je n'avais pas remarquée à cause du brouillard angoissant qui hantait les lieux quatre jours auparavant. Nous pénétrâmes dans un couloir à la lumière tamisée, avec des salles de réunion tout autour. J'avançais lentement vers l'endroit où j'eus croisé le monstre hideux, et j'eus finalement vite fait de le rejoindre. Byron, toujours derrière moi, avalait chacun de mes pas dans cette sinistre usine, et transpirait de plus en plus. Je lui dit que c'était ici. Jules se précipita sur le mur où était inscrit le nom de la cité mythique. Il récitait inlassablement ce nom, griffonnant son carnet d'indications diverses.

Il vint alors me voir, et me dit que cette chose était tout simplement extraordinaire. J'étais effectivement d'accord avec lui, revoir le fameux nom de cette cité dans une usine désaffectée, et surtout voir une créature telle que celle que je vis était extraordinaire. Nous rentrâmes chez moi, sans que la bête ne se montre une seule fois, pas un seul bruit, à croire qu'elle était définitivement partie. Une fois chez moi, Byron sortit un vieux livre rapiécé et jauni par le temps du sac qu'il avait apporté avec lui. On pouvait lire dessus Urrik'Än Doomed Codex. Je n'avais jamais entendu parler de ce livre mystérieux. Jules cherchait quelque chose, en tournant nerveusement les pages anciennes et sages du manuscrit. Ceci dura de nombreuses heures, et finalement, il renonça. Fatigué et déprimé par cet échec, mais néanmoins content de ce qu'il avait vu, il rentra à l'hôtel dans lequel il allait habiter quelque temps, faute de place chez moi.

27 mai 1913.

Jules est venu frapper tôt à ma porte ce matin, un air triomphant éclairait son visage d'une sagesse immense tout comme le soleil éclairait le ciel doux et matinal. Il a passé quatre jours à chercher dans ce manuscrit d'une taille considérable, et il avait fini par trouver un être ressemblant aux descriptions que j'avais faites auparavant. Selon le volume, il s'agissait d'un Très Ancien, une créature d'une civilisation antérieure à la vie sur Terre, peuplant un territoire terrestre après avoir été bannie de la dimension des Anciens, aux confins des courbures dimensionnelles éthérées et démoniaques. Cette dimension infernale était décrite comme un amas de tempêtes hurlantes et difformes s'effondrant les unes sur les autres dans une cacophonie super massive et déchirante, renfermant les pires horreurs que le cosmos dément ne puisse jamais engendrer.

Je ne croyais pas tellement en ces choses dépassant la compréhension, mais je dois avouer que le dessin du Très Ancien ressemblait à s'y méprendre avec la chose que je vis à l'usine Lowman. Jules n'avait cependant rien trouvé sur la légendaire Claustrophobopolis, si ce n'est que les Perses avaient autrefois perdu une légion entière non loin d'Antioche, en Empire Ottoman, alors qu'ils se trouvaient en plein désert rocailleux et que rien ni personne ne les attendait, vu qu'ils changeaient simplement de position. Auraient-ils trouvé Claustrophobopolis et seraient-ils morts après l'avoir découverte ? Un nombre incalculable de questions fusaient dans ma tête prête à exploser, et Jules marmonnait des choses incompréhensibles. Il était par ailleurs retourné à l'usine, mais aucune trace du Très Ancien, il s'était littéralement volatilisé.

Tout à coup, Jules s'écria « Mais bien sûr ! » avant de tomber de sa chaise. Il se releva péniblement et ouvrit mon armoire à la volée. Il tira les poèmes de Wingates et chercha quelque chose dans les strophes emplies de la folie de la vierge solitaire. Au bout d'un moment, il poussa un cri de victoire. Il me tendit un des poèmes que je lus à haute voix :

La cité légendaire ne s'ouvrira
Que lorsque le fou s'approchera du temple,
Dans les rochers oranges qui dans le désert tremblent.
Claustrophobopolis ne se révèlera

Que quand les dunes jaunes se sépareront
Non loin de la mer sombre et sinistre, c'est
Ici qu'est située la cité fabuleuse éthérée,
Là où l'armée est tombée sans vraie raison.

Je comprenais mieux à présent, Antioche était située dans une zone désertique et rocheuse, et il y avait de nombreux temples. La mer sombre faisait sans doute référence à la Mer Noire, et le dernier vers était une référence évidente à la légion disparue, après, selon le poème, avoir trouvé la cité légendaire. Je m'en voulais de ne pas avoir remarqué ce petit détail, surtout qu'il se trouvait sous mon nez depuis le début. Trouver Claustrophobopolis était désormais ma vocation, et si nous pouvions un jour mettre au jour cette cité non humaine, nous deviendrons les explorateurs les plus prestigieux de tous les temps.

Jules allait se renseigner sur un éventuel navire se rendant en Empire Ottoman, l'excitation perceptible était comme un étau sur nos âmes. Cependant le Très Ancien m'intriguait. À chaque fois que je me repassais l'horrible instant durant lequel je vis cette hideuse créature, je ne pouvais m'empêcher d'être empli d'une terreur immense, et je souhaitais, au fond de moi, ne jamais revoir une abomination pareille, venant de dimensions extérieures folles et absurdes.

28 mai 1913.

Je n'ai pas pu fermer l'œil de la nuit, peut-être à cause de l'appel de d'exploration de la cité perdue, mais surtout à cause que quelque chose Autre. Autre, ce mot était désormais familier depuis que cette chose infâme m'eut fixé avec ses yeux morts et noirs. Alors que je réfléchissais et m'imaginais la cité elle-même, j'entendis un bruit distant venant de je ne sais où. C'était un son répété et de plus en plus fort ; un bruit métallique et froid, lourd et hésitant. Je crus d'abord à un simple rêve lucide, mais il n'en était rien ; le bruit insistant se rapprochait et mon âme se gelait au fur et à mesure que le temps passait.

Ce bruit familier me terrifia jusqu'aux tréfonds de mon esprit fatigué, et même si je ne savais pas d'où et de quoi il provenait, mon subconscient s'en souvenait et réagissait en conséquence. Était-ce le Très Ancien ? Je n'eus malheureusement pas la réponse ; au moment où je sortis de ma chambre avec mon revolver, le bruit s'estompa brusquement pour disparaître totalement dans l'air froid et obscur de ma maison.

Jules vint frapper à ma porte encore plus tôt que la dernière fois, et il tenait avec lui deux passeports pour l'Empire Ottoman. Nous allions embarquer à bord de l'Ankara, un petit paquebot Turc, faisant escale à New York. Providence n'était pas très loin de NewYork, et le bateau partait ce soir. Le prochain n'arriverait que dans deux semaines, et c'était un simple cargo. Nous partîmes de bon matin pour rejoindre New York dans l'après-midi. Nous sommes finalement arrivés avec un peu de retard, le train ayant eu quelques soucis techniques. Tout se passa très rapidement à partir du soir, et même si New York était une ville pleine de charme, nous ne pouvions y rester, le bateau nous attendait. Nous embarquâmes à bord du paquebot avec un vent frais et marin emplissant mes poumons palpitants d'excitation. Avec un peu de chance, nous allions faire la découverte la plus importante de tous les temps.

29 mai 1913.

L'Ankara était un paquebot riche et d'une très grande beauté, mais j'étais convaincu que Claustrophobopolis était elle-même mille fois plus belle que ce bateau, et Byron était lui aussi de mon avis. Celui-ci avait d'ailleurs reçu une lettre d'un certain Matthew Corwin, avant d'embarquer. Corwin était un démonologiste spécialiste des démons peuplant les diverses dimensions oniriques du cosmos, dont Claustrophobopolis garantissait vraisemblablement un accès potentiel, selon ses rêves. La lettre en question est la suivante :

Hotel New London, Providence, Rhode Island
27 mai 1913

Cher Jules,

J'ai appris par l'intermédiaire d'Arthur que vous cherchiez la mythique cité onirique de Claustrophobopolis avec l'aide du professeur Gerard H. Leszinski. Arthur a, vous le savez, depuis longtemps consulté de multiples ouvrages concernant la Cité, notamment les poèmes de Wingates et d'autres ouvrages interdits, dont il est inutile de parler ici. Vous n'êtes pas sans connaître tous les dangers dont recèle Claustrophobopolis. Cependant, la découvrir pourrait sûrement aider Arthur à sortir de l'horrible maladie donc il est victime depuis quelques temps, depuis que Celui hors des Sphères lui a rendu visite à son appartement de Providence.

Je sais aussi que M. Leszinski a vu Celui hors des Sphères, comme je l'ai moi-même vu dans mes rêves. J'espère sincèrement que vous ne courrez pas à votre perte en voulant aller à Claustrophobopolis, surtout sur des indications si dérisoires et si peu fiables. Néanmoins, je vous souhaite bonne chance.

Votre ami de toujours,
Matthew Dominic Christopher Corwin.

Cette lettre me dérangeait, comment Matthew Corwin avait-il su que j'avais vu le Très Ancien, ou Celui hors des Sphères comme il l'appelait ? L'idée du rêve ne me paraissait n'être qu'une vulgaire plaisanterie, mais il fallait reconnaître que toute cette histoire autour de cette cité inconnue était absurde et extraordinaire. Je ne sais pas pourquoi je recherche Claustrophobopolis, mais c'est comme si quelque chose d'inextricable m'attirait doucement vers la cité. Jules avait le nez plongé dans les poèmes de Wingates, griffonnant des choses illisibles sur son carnet, assis sur une chaise en bois. Quant à moi, j'étais en plein monologue intérieur, à savoir si nous devions vraiment nous rendre dans les environs d'Antioche. Matthew Corwin avait peut-être raison au final, si une armée était tombée à cet endroit là, ce n'était sûrement pas par hasard. Ces milliers de pensées tournoyaient dans ma tête ; il me fallait dormir, je manquais de forces, et le voyage vers la cité légendaire dont Wingates rêva ne faisait que commencer, et il faudrait facilement deux semaines pour atteindre les rivages calmes de la Méditerranée.

15 juin 1913. 

Le voyage était enfin terminé, après avoir fait escale en Sicile. Istanbul était une ville superbe à l'architecture contrastée, mais nous ne nous y intéressions guère, toutes nos pensées étaient tournée vers Claustrophobopolis, sentant que nous touchions au but. Il y avait une caravane qui se rendait à Antioche demain, et il nous fallait partir avec pour rejoindre la ville le plus rapidement possible. Le voyage à bord du navire s'était déroulé le mieux du monde, malheureusement nous ne fîmes pas d'autres découvertes à propos de la cité, si ce n'est cette petite strophe fort intéressante sur un emplacement potentiel de la cité :

Il y a dans les dunes les portes magiques
À l'écart de la civilisation Ik'.

Les Ik' étaient une tribu de nomades parcourant a désert central Turc il y a des siècles. J'avais lu dans un vieux livre que les Ik' ne se rendaient jamais vers Antioche, seulement, ils parcouraient tout le reste du proche orient, sauf cette région. À en croire le livre, ils avaient disparu mystérieusement vers 1620-1630 ; étrange coïncidence, les poèmes de Wingates, la première, à notre connaissance, à parler de Claustrophobopolis furent écrits à cette époque-ci. Cette indication enlevait pratiquement tous les doutes quant à l’emplacement de la cité légendaire.

Néanmoins, j’avais senti une présence maléfique tout au long de la croisière à bord de l’Ankara, comme si quelque chose de malsain nous observait ; comme si quelque chose rôdait dehors, hantant les ténèbres silencieusement et attendant son heure pour nous bondir dessus. Je peux sembler paranoïaque, je le suis peut-être, mais je sentais cette chose, au plus profond de moi. J’entendais ces pas métalliques, je sentais sa respiration saccadée et faible. C’était le Très Ancien à n’en pas douter, peut-être nous suivait-il pour retrouver Claustrophobopolis ; avoir vécu si longtemps devait être un véritable cauchemar.

21 juin 1913.

La traversée du désert central avec la caravane fut longue et dangereuse, mais nous étions finalement arrivés à Antioche. C’était maintenant que les recherches commençaient véritablement. Je pouvais sentir l’aura que dégageait la cité à des miles à la ronde, c’était un sentiment impressionnant. Nous commençâmes par chercher une quelconque auberge dans la ville pour une implantation temporaire pour le temps des recherches, mais nous ne trouvâmes aucune bâtisse de la sorte. Notre seule solution était de passer la nuit dans le désert gelé. Nous avions ensuite été fouiller la bibliothèque de la ville, et avions trouvé un écrit extrêmement intéressant que voici :

« Il n’est pas tellement difficile de se mouvoir dans le désert des environs de la cité d’Antioche, mais y survivre est une toute autre affaire. Ibn Abdalahad était un relayeur du désert, qui effectuait régulièrement de longs et dangereux trajets dans le désert rocailleux. Cependant, un jour où il transportait des gourdes remplies d’eau sur son chameau, une petite tempête de sable, inoffensive en apparence, le surprit d’un seul coup, alors qu’il était habitué aux forces impitoyables du désert. Cependant, l’histoire funeste d’Ibn Abdalahad ne se termine pas comme ça, et c’est finalement une chose bien mystérieuse qui se produisit.

Toujours est-il qu’Abdalahad continua son périple malgré la tempête de sable qui s’abattait inlassablement sur lui, le forçant au final à s’arrêter non loin de ruines étranges d’une taille cyclopéenne dépassant le sable fin des dunes qui se trouvaient ici. Ibn Abdalahad n’avait jamais vu une chose aussi mystérieuse et intrigante de sa vie ; il crût tout d’abord à un mirage, venu pour le perdre dans ce tombeau de sable chaud et fin.

Ibn Abdalahad attendit que la tempête soit passée pour aller inspecter ces ruines inconnues. Il était émerveillé par ce qu’il voyait ; ces colonnes aux formes rondes, ces obélisques gigantesques et d’autres choses tellement étranges qu’il n’osa pas les décrire ; il était devenu fou à lier rien qu’en les voyant. Bien entendu, sa découverte de ces ruines cyclopéennes ne s’arrêta point là, et il avait repéré une entrée potentielle dans un pan de mur brisé, entre deux blocs de pierre distordus.

Le fou entra dans un espace bleuté parsemé d’arabesques inhumaines et à l’architecture tellement complexe et immense qu’il ne savait pas où regarder. Le plus atroce était ces chuchotements horribles qu’il dit avoir entendu tout au long de sa descente infernale dans la dégénérescence la plus singulière. Il disait avoir vu des fresques étranges où des créatures d’une bizarrerie et d’un grotesque sans précédents étaient représentées ; dont une si horrible que le fou hurla de terreur en la voyant ; une chose si affreuse et impossible qu’il courut aussi vite que possible rejoindre son chameau et revenir à Antioche, où il s’enferma éternellement dans une bulle de folie pure. Ibn Abdalahad n’a jamais osé décrire ce qu’il avait vu sur la fresque qui, selon lui, provenait d’une civilisation non humaine composée de créatures dégénérées et perfides qu’il nomma sobrement Ceux du Dehors.

Une expédition a été menée par l’émir Akhifa Kehled pour vérifier la véracité des propos du fou, mais il est revenu déçu et furieux, frustré de ne rien avoir trouvé pour faire monter son prestige et reconquérir ses territoires perdus. Fou de colère contre Ibn Abdalahad pour lui avoir menti, il l’exécuta sommairement sur la place publique de la ville.

Le désert fait parfois croire bien des choses… »

Nous allâmes ensuite interroger les habitants sur le lieu où l’arabe était devenu fou, mais à chaque fois que nous en parlions, ceux-ci se montraient apeurés et très agressifs.  Cette histoire démente les avait plongés dans une peur constante, et Byron et moi étions certains que l’arabe Ibn Abdalahad était devenu fou après avoir découvert Claustrophobopolis. Bien que cette tentative fût infructueuse, nous avions implicitement eu quelques indices quant à l’emplacement exact de la cité ; elle se trouvait indubitablement quelque part sur le trajet qu’effectuait Ibn Abdalahad autrefois. Bien que le document ne soit pas daté, il était presque certain que cette sombre affaire était récente, deux ou trois siècles tout au plus.

Cependant, cette route de l’eau était perdue au beau milieu d’un reg hostile et chaud, et personne n’empruntait plus cette voie de relais depuis la découverte de la cité cyclopéenne. Rien que des dunes de sable dans cet endroit montagneux était absurde, mais au bout d’une très longue réflexion, nous décidâmes unanimement de nous rendre nous-mêmes dans ces lieux chauds et maudits perdus dans le désert aride. Nous devrions nous rendre demain sur cette route de relais avec deux chameaux. Pour l’instant, le mieux était de nous reposer et de dormir le plus longtemps possible, bien que nous dormions cette nuit à la belle étoile, sous ces cieux obscurs tâchés d’étoiles blanches et froides.

22 juin 1913.

Dormir dans un froid glacial alors que nous nous trouvions dans un désert était assez paradoxal ; bien que ce phénomène fût expliqué il y a longtemps. La chaleur grimpait vite dès le lever du soleil, contrastant avec la nuit gelée que nous avions eu. J’avais analysé d’autres poèmes de Wingates, mais je n’avais absolument rien trouvé de plus concernant la cité, même si je savais qu’il y avait forcément quelque chose devant moi depuis le début, mais quelque chose de tellement bien occulté que je ne le voyais pas. Elle parlait peu du Très Ancien, mais le décrivait comme une créature douée de sentiments malgré son immense solitude et son apparence répugnante. Je ne pouvais pas tellement le croire, une fois l’avoir vu de mes propres yeux, ce 19 mai 1913 dans l’usine Lowman de Baker Street, à Providence, j’avais plutôt vu une chose bestiale hantant l’obscurité et se nourrissant de la peur. Peut-être les millions d’années qu’il avait devant lui avaient peu à peu fait tomber son esprit dans la folie.

Nous marchâmes le long de la voie du relais d’eau du désert, longeant un massif rocailleux orange. Nous ne voyions rien, mais nous continuâmes inlassablement à marcher, encore et toujours, dans cette étendue escarpée et tortueuse, traversée par des bourrasques chaudes parsemées de sable fin. Nous fîmes une pause au bout de quelques heures, le soleil de plomb dévorant notre peau à travers nos turbans. La falaise orangée projetait une grande ombre froide dans laquelle nous nous assîmes tranquillement en buvant l’eau de nos gourdes. Nous n’étions seulement qu’au tiers du trajet qu’avait effectué Ibn Abdalahad, et nous sentions déjà nos forces nous abandonner progressivement. Le désert était réellement impitoyable, mais nous sentions que nous nous rapprochions de Claustrophobopolis. Elle était proche, c’était certain.

Jules était enjoué ce jour là, et il arborait un visage radieux que je voyais rarement. Peut-être que le sentiment de victoire y était pour quelque chose. Nous marchâmes jusqu’à finalement nous arrêter à côté d’une oasis magnifique, éclairée par le crépuscule éthéré qui recouvrait le ciel, et qui laisserait bientôt place à une nuit froide et sans nuages comme celle qui nous avions eu hier. Alors que nous installions nos tentes de fortunes, un nuage d’une couleur pâle apparût de l’autre côté du plateau sur lequel nous nous trouvions, à un nombre incalculable de mètres de notre position. Jules observait ce nuage étrange avec ses jumelles, et poussa un cri d’effroi. Une tempête de sable arrivait droit sur nous, et un vent léger venait agiter nos turbans, vent qu’il n’y avait pas dix minutes avant.

L’idée de passer la nuit sous une tempête de sable ne nous engageait guère, nous devions absolument trouver un abri plus solide que ces vulgaires tentes en tissu portées par les chameaux effrayés. Ceux-ci s’étaient d’ailleurs échappés quelques minutes après, sentant le danger imminent qui fonçait droit sur nous. Dans  un élan de panique, nous courûmes nous cacher derrière un pan de roches escarpé, et nous nous recroquevillâmes derrière un petit rocher au sol, nous servant de petit abri. La tempête de sable traversa impitoyablement le plateau avec une force extraordinaire, projetant des milliards de grains de sable froid dans le petit semblant de grotte dans lequel nous étions cachés, fuyant cette cacophonie désertique et dangereuse qui s’abattait sur nous.

Au bout de quelques interminables heures à attendre dans l’espoir que le vent ne s’estompe, la tempête prit brusquement fin, comme elle était venue. Nous sortîmes, couverts de sable et de poussière, de notre cachette minable, et nous vîmes une chose obscure et gigantesque devant nous, dans la nuit claire et envoûtante. C’était une colonne ronde aux proportions incommensurables comme je n’en avais jamais vues. Elle était profondément enfouie dans le sable, mais maintenant que je repensais à cet étrange couplet de Wingates :

Claustrophobopolis ne se révèlera
Que quand les dunes jaunes se sépareront

C’était évident ; les dunes jaunes n’étaient que le sable qu’une tempête avait déposé, et les propos d’Ibn Abdalahad avaient sûrement été déformés, car il n’y avait absolument aucune dune dans les environs, ce n’était qu’un plateau désertique rocailleux. Le sable devait avoir rempli un gouffre gigantesque pour former des dunes aussi hautes ; il devait y avoir régulièrement des tempêtes de sable dans les environs, sinon la cité serait visible ! Nous avions devant nous la cité que nous convoitions depuis plus d’un mois désormais, devant nous se dressaient les ruines de CLAUSTROPHOBOPOLIS !

23 juin 1913.

Nous avions passé le début de la nuit d’hier à faire le tour des ruines de Claustrophobopolis, qui s’étendaient sur plus d’un mile. Ensuite, nous avions monté une tente que nous avions pu récupérer, abandonnée dans le désert après que les chameaux ne s’enfuient affolés en sentant la tempête de sable approcher. Ils étaient peut-être morts à l’heure qu’il était, noyés dans l’immensité sablonneuse qu’il y avait tout autour des ruines de la magnifique cité.

La nuit fut extrêmement calme, et nous étions prêts à explorer la cité perdue enfouie dans cette mer de sable chaud. Le soleil chauffait toujours autant le désert sec et hostile, ainsi que les édifices aux dimensions cyclopéennes dépassant du sable emporté par un nombre incalculable de tempêtes dangereuses. Nous commençâmes par regarder attentivement les pictogrammes inconnus ornant les bases des colonnes où le sable s’était retiré ; ces endroits étant rares. Ces inscriptions ne ressemblaient à rien de connu, et les signes étaient tellement étranges et distordus qu’on ne pouvait pas les associer avec quoi que ce soit de commun. Néanmoins, un signe revenait très souvent ; il s’agissait d’une sorte d’arc de cercle, dont la partie cyclique était située vers le bas, qu’une barre verticale coupait en son centre en se rétrécissant petit à petit en largeur pour former une sorte de triangle long au bout de cette barre. J’avais déjà vu ce signe quelque part, mais je ne me souvenais pas où ; ou tout du moins une description d’un signe semblable pendant des études. Même Jules n’en savait rien, et pourtant il avait lui aussi déjà vu un signe semblable. Soudain, je me rappelais d’une partie d’un poème de Wingates qui n’avait, je le pensais, aucun rapport :

La nuit blanche et belle m’attendait là,
Au-delà des remparts dont je suis captive,
Dans cette obscure chambre attentive,
Arborant ce signe cyclique et si las,
Entrecoupé d’une barre verticale,
Apposé sur une colonne primale.

Il y avait ici une description plus que probable du pictogramme gravé sur une multitude de structures parsemant les ruines, notamment l’obélisque central où le signe était d’une taille considérable. Jules était aussi d’accord avec moi ; mais nous ignorions tout de sa signification et de son nom. Wingates l’avait vu, c’était certain. Elle était mille fois plus proche de la vérité que nous, hélas cette recherche la conduisit à sa perte, tout comme le pauvre Ibn Abdalahad qui avait découvert la cité par pur hasard. Sa description folle de la cité correspondait mot pour mot avec ce que nous voyions, mais il n’y avait rien capable de provoquer la folie dans ces ruines cyclopéennes. Peut-être ces signes inconnus avaient-ils suscité chez lui une peur panique liée à une quelconque superstition, nous n’aurons sûrement jamais la réponse.

Il y avait, toujours selon la description de l’arabe fou, une entrée vers les entrailles de la cité légendaire entre deux blocs de pierre brisés. Nous la trouvions finalement au bout d’une dizaine de minutes, à marcher sous ce soleil de plomb. Elle se trouvait à côté d’une immense porte scellée où trônaient deux statues à moitié détruites représentant des créatures innommables. C’est probablement ça qui avait rendu Ibn Abdalahad dément, car la vague de peur qui parcourut mon corps à ce moment là avait un air de folie totale. Jules jura en s’apercevant qu’il avait égaré son appareil photographique, que transportait vraisemblablement le chameau qui s’enfuit auparavant. Il s’en voulait, car il n’y avait strictement aucune preuve de notre fantastique découverte.

À travers le trou entre les blocs de pierre d’un mètre de haut, il n’y avait que le noir profond et envoûtant nous invitant dans ses ténèbres enivrantes. Nous entrâmes silencieusement dans une salle confinée d’une noirceur incroyable ; même avec nos lampes torches nous ne vîmes presque rien dans cette petite annexe de la grande pièce se trouvant derrière les portes aux dimensions gigantesques. Une fois entrés dans la salle cyclopéenne derrière les deux lourdes portes de pierre disloquée, nous vîmes quelque chose d’extraordinaire. Ibn Abdalahad avait une fois de plus raison dans sa description ; il y avait de magnifiques arches bleutées d’une taille incroyable et un niveau de détail architectural tout simplement fou. Nous ne savions même pas où regarder tellement ce que nous vîmes nous laissa sans voix.

C’était un spectacle de mille lueurs dansantes dans l’obscurité attirante, un spectacle irréel de voûtes étroites dépassant l’imagination, un spectacle innommable et effrayant de chuchotements horribles que nous entendions tous deux dans nos têtes. Des milliers de choses murmuraient dans nos oreilles prêtes à exploser, et une voix se distinguait plus que les autres, beaucoup plus grave et insistante. Les sons étaient presque tous les mêmes, avec des notes atroces « shh… shh… shh… » Répétées inlassablement et infiniment. Ce lieu était réellement hanté, et il nous fallait lutter pour ne pas tomber dans une folie pure et simple. Matthew Corwin avait raison de nous mettre en garde contre cette cité maudite, quelque chose de malsain et de mauvais habitait dans ces caveaux infâmes et ces puits hantés.

Malgré ces bruits affreux répétés et toujours plus insistants, nous continuâmes de nous enfoncer dans les entrailles maudites de la cité enfouie ; il nous fallait absolument voir ce qui avait rendu Ibn Abdalahad fou à lier. Nous étions tous deux anxieux et angoissés par ce lieu innommable, et ces salles qui se rétrécissaient à mesure que nous avancions vers ses tombeaux infinis et obscurs. Pour le moment il n’y avait rien d’autre que des murs nus et bleus, aucune fresque murale ou une quelconque représentation, mis à part ces statues d’une bizarrerie à nulle autre pareille ; représentant des bêtes absurdes pour la plupart. L’arabe fou était arrivé bien plus loin que ça, et nous n’étions que dans l’antichambre de l’horreur. En effet, plus nous progressions dans la pénombre sensuelle et terrifiante qui caractérisait ce lieu malsain, plus nous voyions de choses dépassant totalement la compréhension ; des choses tellement impossibles que je ne pouvais même pas les décrire, c’est pourquoi je n’ose même pas les écrire ici. Je pense qu’à ce moment là nous étions, Jules et moi, des avatars de l’arabe fou lorsqu’il explorait Claustrophobopolis lui-même.

Nous arrivâmes finalement dans une haute salle verticale avec une sorte de monte-charge de pierre en son centre, maintenu par de lourdes chaînes au dessus du vide noir et froid du dessous. L’architecture était toujours aussi torturée et chaotique, toujours aussi merveilleuse et cauchemardesque, aux reliefs incroyables éclairés par des lueurs bleutées flottant dans l’air glacial qui régnait à l’intérieur de la cité. La pièce, formant un énorme cercle avec cet ascenseur en son centre, voyaient ses murs couverts d’étagères remplies de livres moisis que je devinais d’une sagesse incommensurable. Wingates parlait aussi dans un de ses poèmes d’un lieu semblable, voici le passage en question :

Bibliothèque vertigineuse morte,
Au sein de ton savoir, se cachent les portes
Ces portes oniriques et magnifiques ;
Dissimulées dans tes pages runiques.

La pièce était d’une magnificence incroyable, nous n’avions jamais vu une chose semblable ; cet endroit devrait regrouper un savoir inestimable et une science venant d’autres mondes, les montes du dehors à n’en pas douter, des mondes que nous nous imaginions cauchemardesques, le lieu n’étant guère engageant, avec ces chuchotements atroces qui s’intensifiaient petit à petit. La source de ces murmures semblait venir de la fosse en dessous, comme si des choses étaient retenues prisonnières de l’obscurité depuis une éternité. Il y avait des inscriptions gravées un peu partout sur les plinthes de pierre ornant les passerelles de pierre sur lesquelles nous nous trouvions, au dessus du vide plongé dans une ombre sempiternelle. Une odeur de pourriture flottait dans la salle cyclopéenne, mais elle n’était rien comparée à la vague de puanteur atroce qui se trouvait en dessous, et que nous allions malheureusement découvrir lors de notre descente.

Des marches de pierre étaient disposées de chaque côté de la passerelle sur laquelle nous nous trouvions, nous évitant de prendre l’ascenseur circulaire au dessus du néant sans fond. Nous descendîmes lentement les marches usées par le temps, mais toujours d’une solidité incroyable, elles ne s’effritaient même pas sous notre poids, alors qu’elles devaient avoir des millions d’années. Les chuchotements horribles se faisaient de plus en plus forts à mesure que nous descendions pour aller rejoindre le palier du dessous, nous emplissant d’une peur qui compressait nos entrailles. Une chose inattendue allait se passer, nous en étions certains. Nous n’étions toujours pas arrivés à l’endroit où l’arabe avait vu ces fresques dégénérées qui le plongèrent dans une folie pure. Je consultai rapidement ma montre ; il était déjà cinq heures du soir, nous avions passé un temps incalculable dans ces ruines sans nous en rendre compte, et nous n’étions toujours pas arrivés là où Ibn Abdalahad l’avait vue ; cette fresque qui le rendit fou.

Nous-nous trouvions désormais sur le second palier, là où la puanteur infecte et les murmures s’intensifiaient extraordinairement. Nous dûmes nous boucher le nez avec nos étoffes pour ne pas vomir. Nous étions pris de vertiges affreux et ces voix dans nos oreilles ne rendaient pas la tâche plus facile. Soudain, Jules trébucha sur une dalle disloquée en échappant un hurlement strident. Sa lampe torche lui échappa des mains et tomba dans le trou béant au centre de la pièce cylindrique. À ce moment là, nous entendîmes des choses absolument atroces que jamais je ne voudrais entendre à nouveau, nous entendîmes un amas de cris inarticulés et infernaux au fond du puits hanté, ainsi que des bruits de chair déchiquetée et de crocs détruisant la lampe torche de Jules. Il y avait quelque chose au fond de ce puits, quelque chose d’affamé et de terrible. Je me penchai au dessus du trou gigantesque pour tenter de distinguer quelque chose, la sueur coulant doucement sur ma tête, mais je ne vis rien du tout, si ce n’est le noir total au fond de ce puits. Il n’y avait que des bruits de griffes raclant la pierre émanant du vide, ainsi que d’autres bruits innommables tellement ils étaient affreux.

La peur nous imprégnait de sa noire attraction, nous nous sentions perdus dans cet amas d’horreurs que nous voulions à tout prix découvrir. Cependant notre périple en ce lieu infernal n’était en aucun cas terminé ; et nous nous enfoncions inéluctablement dans les ténèbres vengeresses qui nous attendaient. Nous traversâmes une petite salle noire où deux torches étaient allumées contre les murs, comme si quelqu’un avait parcouru ce lieu caco démoniaque il y a peu. Et pour cause ; il y avait un cadavre sans tête gisant, appuyé contre un petit relief bleu clair représentant une chose affreuse. À côté de son corps sans vie se trouvait un petit morceau de parchemin écrit maladroitement en arabe. Jules prit la petite note et la traduisit rapidement avec une once de peur dans sa voie, très palpable. La note disait à peu près ça :

Je suis prisonnier de cet enfer bleu qui m’empêche de sortir. Après une violente tempête de sable et ses mille grains aiguisés, j’ai découvert ces ruines inhumaines n’appartenant pas à la civilisation humaine. Quelque chose m’attirait, mais une fois entré dans ce tombeau affreux, ce n’est que la dégénérescence lente qui m’attendait. J’ai franchi milles horreurs pour parvenir jusqu’ici. Il y a quelque chose avec moi, qui rôde et attend patiemment pour me déchiqueter tel un simple chiffon. Les chuchotements infâmes provenant de ce puits des âmes tourmentées n’est qu’un avant-goût de ce qui attendra le fou après cette salle, là où j’ai échoué. Je vois des yeux affreux et j’entends ce hurlement abominable ! Vite, mon épée !

La lettre devenait ensuite illisible, le sang de l’arabe recouvrant le reste du texte. Apparemment, ces choses qui hantaient ce puits n’étaient pas les seules horreurs qui rôdaient dans cet antre de folie et de décadence. Les chuchotements se faisaient plus bas, mais étaient toujours perceptibles. Nous avançâmes encore et nous vîmes enfin ces fresques inhumaines aux murs, celles qu’Ibn Abdalahad avaient vues avant de devenir complètement fou. Ces peintures immondes représentaient tout un tas de créatures épouvantables, grotesques et tout simplement impossibles pour la plupart ; leur forme dépassant littéralement la compréhension humaine. Jules était secoué de spasmes de terreur en longeant le grand mur arqué sur lequel était dessinée la fresque immense. Son corps musclé était secoué de tremblements incontrôlés et une sueur froide coulait le long de son visage blême. Je dois dire que mon cas n’était guère mieux, je sentais un liquide brûlant remonter le long de ma gorge à chaque fois que je regardais ces créatures toutes droit sorties d’un cauchemar.  Je ne savais pas quelle signification avait cette fresque, mais elle devait forcément avoir un sens. La puanteur ignoble qui régnait dans cette salle cyclopéenne était encore plus infecte que celle de la fosse de la bibliothèque circulaire, là où étaient enfermés ces monstres informes.

C’était une odeur mille fois plus puissante que celle d’un cadavre en putréfaction, qui provoquait d’énormes vertiges. Je m’appuyai lourdement sur une colonne dont le haut se perdait dans l’immensité noire de haut de la salle pour reprendre mon souffle. Le sol était toujours composé de dalles disloquées et d’une grandeur incroyable, jonchées d’ossements. Je n’avais même pas remarqué ces ossements en entrant dans la pièce, et pourtant, la salle immense en était couverte, il y en avait à perte de vue. La légion Perse, c’était eux ! Tous ces cadavres étaient ceux des soldats morts après avoir découvert Claustrophobopolis, j’en étais certain. Wingates disait vrai depuis le début. Soudain, je repensais au Très Ancien ; où pouvait-il être ? Nous avait-il suivis pour retrouver Claustrophobopolis, la cité où il était censé résider pour l’éternité avec ses congénères ? Et qu’était-il advenu de ces congénères, justement ? Hantaient-ils ses lieux morbides eux aussi ? Jules vint me rejoindre, le visage livide. Il balbutiait des paroles absolument incompréhensibles, et ses yeux s’agitaient frénétiquement derrière ses lunettes rondes couvertes de poussière.

Soudain, il poussa un cri perçant en se tenant la tête, les yeux exorbités. Il pointa quelque chose du doigt juste après ; je regardais la direction qu’il pointa, et je vis une multitude de choses décharnées et mortes, avançant lentement vers nous, émettant des bruits infâmes avec leurs longues griffes. Les Très Anciens ! Ah ! C’étaient eux ! Je savais à cet instant que jamais nous ne ressortirions vivants de cet endroit maudit qu’est Claustrophobopolis, et si jamais ces notes parviennent à quelqu’un, n’importe qui, ne mettez jamais les pieds dans cette cité de l’effroi à l’état pur, JAMAIS ! Mon sang s’écoule lentement sur les pages de mon journal…

III.
 

Le Dr. Willard était anxieux, il lisait pour la centième les notes écrites par le fou Leszinski, alors qu’il était simplement en visite psychiatrique de routine à l’asile de Providence ce jour de mars 1917. Cet ancien professeur ne cessait de répéter qu’il avait découvert une cité bâtie par une civilisation démoniaque provenant des dimensions altérées de notre univers. Cependant, il en parlait avec une lucidité si impressionnante qu’il ne paraissait pas fou du tout. À vrai dire, toutes ses capacités mentales étaient normales, mais ce qu’il disait n’avait absolument aucun sens.

Andrew Willard avait déjà étudié le cas du professeur Leszinski quelques années auparavant, lorsque celui-ci avait été retrouvé errant à proximité d’Antioche, couvert de sang puis rapatrié aux Etats-Unis et ensuite à Providence, sa ville natale. Son compagnon, Jules Byron, avait quant à lui mystérieusement disparu. Les autres médecins de l’asile pensaient tout simplement que M. Leszinski avait assassiné son compagnon pour se forger une histoire démentielle, mais le Dr. Willard ne l’entendait pas de cette oreille. Il avait d’ores et déjà consulté toutes les notes du fou, et avait essayé, en vain, de contacter un certain Matthew Corwin. Malheureusement, celui-ci n’existait même pas ! Une incroyable quantité de questions tourbillonnaient dans la tête de Willard, si bien qu’il était totalement désemparé par ce cas si étrange qu’il abandonna l’affaire un temps, pour s’y consacrer à nouveau après avoir lu les fameux écrits de Mary Elizabeth Wingates, la sorcière folle des Carpates. Le professeur Leszinski ne dormait jamais et arborait d’immenses cernes, et avait une énorme cicatrice qui  lui traversait le visage, comme s’il avait été griffé par quelque chose, quelque chose d’inhumain et d’une puissance à nulle autre pareille.

Le dément répétait inlassablement la même chose, jour et nuit, mais écoutait très attentivement ce que disaient les autres personnes autour de lui, avec ce même regard exorbité qu’il eut quand il fut interné à l’asile. Les circonstances de sa découverte par deux marchands de tapis étaient assez étranges ; Leszinski sentait la putréfaction à des mètres à la ronde, or, dans ses notes, il disait très clairement que l’odeur horrible qui flottait dans l’air confiné de la soi-disant cité cyclopéenne avait une ressemblance frappante avec une odeur de décomposition organique, notamment celle de l’être humain. Il marchait droit devant lui, marmonnant des choses incompréhensibles dans sa barbe de quelques jours, arborant une tunique déchirée et couverte de crasse infâme. Le Dr. Willard avait déjà essayé de se rendre à l’usine Lowman de Barker Street, malheureusement celle-ci avait été rasée pour y implanter une bibliothèque à la place. La maison de Leszinski avait brûlé dans un incendie et il ne restait plus rien de la chambre d’hôtel de feu Jules Byron, ayant rendu la chambre en partant en Turquie. Tout était contre Willard, il ne restait plus que Claustrophobopolis elle-même, la cité dont il reniait totalement l’existence.

Quelques jours auparavant, Leszinski avait finalement réussi à dormir, et avait fait un rêve pour le moins étrange, lié à sa démence ;  le Très Ancien, un être démoniaque faisant parti de ceux qui avaient érigé la cité mythique, qu’il dit avoir vu dans l’usine Lowman, était peu à peu devenu fou après avoir perdu la seule compagnie qu’il avait, c’est-à-dire Mary Elizabeth Wingates elle-même, en 1609, dans les Carpates. Leszinski disait aussi que dans son rêve, le Très Ancien était traqué par un de Ceux du Dehors, une entité affreuse et dégénérée qu’on appelait Armagon, responsable de la chute des Très Anciens. Leszinski disait aussi, en souriant, qu’il, le Très Ancien, avait finalement retrouvé Claustrophobopolis, et s’était enfui avec ses congénères à travers un portail doré avec des étoiles d’argent flottant au milieu de son arche. La cité s’effondra ensuite d’elle-même, selon ses dires, après que les Très Anciens eurent quitté notre monde, et soient partis s’établir dans une autre dimension. Armagon était évidemment très furieux, et s’en alla lui aussi pour continuer de traquer les Très Anciens, pour les exterminer. Selon le fou, ils seraient en guerre depuis la nuit des temps, les Très Anciens possédant un savoir incommensurable, et Armagon, la corruption incarnée, voulant s’accaparer ce pouvoir immense pour faire régner la terreur la plus pure sur les plus horribles dimensions.

Leszinski finit ainsi par se suicider après le récit de son rêve, de sa seule nuit de sommeil après son aventure folle dans cette cité n’existant pas, ou plus. Willard devait être le seul à avoir un semblant de croyance dans les propos de Leszinski, les autres le considérant réellement comme un fou. Pour lui, Leszinski n’était pas fou, d’une certaine manière en tout cas. Son esprit avait subi un réel choc, mais rien n’indiquait qu’il était réellement fou. Toujours est-il que désormais, les seuls écrits relatant cette cité interdite  sont entreposés dans l’asile, sauf le texte de l’arabe sans tête retrouvé dans la cité elle-même, texte peut-être fictif, il ne le saura jamais. Claustrophobopolis n’a pas livré tous ses secrets.



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