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- Chapitre unique| L'histoire | Ce chapitre |
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| Publié : le 26/07/2008 à 19h00 - Mise à jour : le 26/07/2008 à 19h00 - Commentaire(s) : 1 - Lecture(s) : 411 - Chapitre(s) : 1 - Mots : 10002 - Complet : oui - AMR : 16 - Favorite de : 0 - Abonnés à l'histoire : 0 | Publié : le 26/07/2008 à 19h00 - Modifié : jamais - Commentaire(s) : 0 - Lecture(s) : 411 - Mots : 10002 |
« La chose dans les Livres » est une autre nouvelle dont je suis assez fier, retraçant la longue dégénérescence d'un protagoniste sans nom héritant d'une maison où des meurtres particulièrement atroces se produisent depuis 1749. C'est ma nouvelle la plus longue à ce jour, devant « Claustrophobopolis », que je prévois de réécrire totalement car j'avoue ne pas l'aimer du tout.
« La chose dans les Livres » a été une nouvelle éprouvante à écrire, tout d'abord car elle fut longue, elle m'a pris en tout plus de 6 mois à rédiger, chaque fois que j'en avais envie. D'autre part parce qu'elle n'est pas totalement ce que j'ai l'habitude de faire. J'arrive à mêler l'épistolaire avec la narration classique ; quoique un peu folle du narrateur, mais mêler le merveilleux avec l'horreur est une toute autre affaire. Je suis plus ou moins sur un sentier épineux avec cette nouvelle, sentier épineux qu'on retrouve avec mon recueil de poèmes « Night Ocean ».
J'ai dû me documenter un petit peu sur Providence (qui est la ville où est né et a vécu Howard Philips Lovecraft) pour mon récit. Quelques lieux comme Pawtuxet Road et Power Street existent vraiment, tout comme le style architectural. D'autres lieux sont issus de mon imagination, notamment Statton Hill ou encore la sombre maison du sorcier, la 155ème à Power Street.
On pourra noter aussi une petite ressemblance avec l'Affaire Charles Dexter Ward, dont je me suis assez inspiré pour poser l'intrigue de mon histoire. La plupart des lieux de ma nouvelle se retrouvent aussi dans le célèbre roman de Lovecraft, entre autres Pawtuxet Road. Par contre, tout le reste est issu de mon imagination ; la chose qui se cache dans les livres, la maison abandonnée sur la colline, ou encore la gigantesque caverne souterraine et ses structures cyclopéennes et cauchemardesques.
J'espère que vous prendrez du plaisir à lire cette nouvelle qui m'a pris 6 mois de ma vie, et si jamais vous voyez la moindre faute ou la moindre étourderie, n'hésitez pas à me le faire savoir, je serais ravi de corriger tout ce que je peux laisser.
Bonne lecture !
La chose dans les livres
| Résumé : Le Dr Hoffmann m'avait prévenu lorsque je me rendis à la morgue, cette maison est maudite. Tous les autres propriétaires sont morts dans les mêmes circonstances, la « chose dans les livres » rôde... |
« En d’étranges circonstances,
Les étoiles n’ont de consistance,
Par-delà l’aberration,
Elles sauvent des abominations.
Même cette peur incessante
Cette crainte sanguinolente ;
Ne parvient pas à traverser
Ces étoiles argentées. »
Je n’aurais jamais pensé m’attirer autant de malheurs en m’installant dans cette petite maison de Power Street, Providence, Rhode Island. L’horreur terrible et fétide imprégna, en ce 4 octobre 1922, mon âme de sa noire torture, affreuse et d’une indescriptible douleur. Je suis maintenant enfermé jour et nuit dans cette sombre cave humide et confinée, en proie à des délires dégénérés d’une violence incomparable, après avoir vu la « chose dans les livres », et ainsi avoir regardé son visage tout simplement inexistant dans la petite bibliothèque de ma nouvelle résidence. Cependant, on pourrait croire que je fus quelque peu insensible à la terreur inouïe qui hanta, et qui, j’en suis certain, continue de hanter cette bâtisse de briques et de bois, perdue au milieu d’un pavillon ordinaire et entourée de sinistres arbres muets et immuables, avec leurs branches enténébrant ces lieux déjà obscurs et malsains. En effet, l’histoire morbide que j’ai vécu aurait normalement plongé n’importe qui, du moment qu’il fut impressionnable, dans une transe folle et dans une démence tout simplement inhumaine, qui aurait sûrement et inéluctablement conduit à la mort.
L’obscure et confuse histoire de la « chose dans les livres » remonte au 17 septembre 1922, où je perçus un héritage douteux provenant de mon grand-père. Il faut noter que ce dernier était mort dans des circonstances d’une étrangeté macabre, comme tous les autres propriétaires de la maison avant lui. Rien que cette pensée me fait encore frissonner, car je suis certain d’avoir vu la cause de leur mort, à tous, de mes propres yeux, plongés dans une folie éternelle désormais. Tous les propriétaires de cette maison, dite hantée par le voisinage, et ils ont raison ; c’est indubitable, étaient morts de peur, les traits tirés et le visage d’une pâleur innommable et inhumaine, avec les yeux exorbités et injectés de sang. Certains avaient subit d’étranges mutilations, mais dans l’ensemble, il n’y avait aucune trace de violence ; tout était d’une propreté incroyable, et pourtant cette chose fut absolument infâme.
À cette époque, j’habitais encore vers Pawtuxet Road, un peu à l’écart de la ville et de son magnifique port où accostaient mille bateaux de commerce, transportant diverses cargaisons inconnues, qui avaient le don de me fasciner au plus haut point, sans que je puisse l’expliquer. Je me surprenais à rêver tout éveillé sur les quais de pierre antique, couverts d’algues noirâtres sentant le large et ses tumultueuses eaux. Un soir, alors que j’étudiais calmement quelques lettres envoyées de mon correspondant finlandais, Andrzej Lobäk, quelqu’un vint frapper vigoureusement à ma pauvre porte. Il s’agissait d’un médecin accompagné de deux policiers quelque peu bedonnants, la mine grave et patibulaire ainsi qu’une barbe de quelques jours. Le médecin, le Dr Hoffmann, m’annonça la triste nouvelle du décès de mon grand-père, que je ne connaissais, je dois l’admettre, presque pas, si ce n’est simplement de nom. C’est ainsi très peu affecté par la perte de cet aïeul pratiquement inconnu, que je me rendis à la morgue, toujours accompagné du Dr Hoffmann ainsi que des deux policiers grotesques.
Je me souviendrais toute ma vie de cette scène mortuaire ; le cadavre de mon grand-père gisait sur un cercueil riche en bois d’ébène poli par des mains expertes, son visage était d’une pâleur effrayante et d’une maigreur pratiquement inhumaine. Ses mains étaient toutes rabougries et les os étaient pratiquement visibles dans cet océan de peau blanchâtre. Le médecin était arrivé à la conclusion que mon aïeul mourût de peur chez lui, et me raconta ainsi la sombre réputation de la maison, qu’il m’avait entre temps léguée, et qu’il habitait, et finalement où il décéda. À ce moment, j’étais tout ouïe, et j’écoutais le récit du Dr Hoffmann avec la plus grande attention, sachant que j’allais déménager et quitter cette pauvre bicoque de pierre usée de Pawtuxet Road dans laquelle j’habitais.
Cette antique maison avait été bâtie par Amadeus Johnson Jefferson, un homme très influent en 1747, à Providence. Cependant, les habitants remarquèrent très vite chez lui une attirance peu commune pour l’occultisme et en particulier la magie noire. Maggie McKormick, sa voisine, était une fois allé lui rendre visite alors qu’il transportait tous ses vieux livres et qu’il les installait dans sa future bibliothèque et futur bureau d’étude occulte et hanté, en février 1749. En rentrant dans le sinistre bureau d’étude, elle y trouva des bocaux remplis de choses immondes qu’elle toucha en frissonnant, et devant elle se trouvait une pile de vieux livres rapiécés d’une ancienneté incalculable. La sombre silhouette d’Amadeus Jefferson lui souriait machiavéliquement, plongée dans une ombre démoniaque qui pétrifiait de plus en plus la jeune femme apeurée et effrayée par cet homme étrange. Elle touchait les livres antiques et d’une vieillesse incommensurable, et tremblait de peur quand elle lisait les sombres noms des livres, dont le Dr Hoffmann n’arrivait pas à se souvenir.
Amadeus Jefferson l’invita à boire du thé dans son salon lugubre, et Maggie McKormick accepta, malgré la peur qui la paralysait. Alors qu’ils buvaient un thé absolument délicieux provenant de lointaines contrées et directement importé à Providence via un trafic maritime en plein essor, elle entendit un coup sourd provenant vraisemblablement de la cave de la maison du sorcier. Livide et muette, elle n’osa pas questionner son hôte de la provenance de ce bruit étrange. Celui-ci continuait de sourire avec ce rictus affreux et démoniaque qui lui cicatrisait le visage. Cependant, à mesure que les heures passaient, d’autres bruits tout aussi étranges retentirent à plusieurs reprises, notamment des gémissements étouffées, des cris masqués par la voix de Jefferson, très sûr de lui, et d’autres bruits inqualifiables tellement ils furent horribles.
Maggie décida de s’en aller rapidement, et, tout en assommant violemment Jefferson alors qu’il préparait à nouveau son thé d’une exquise saveur, sortit en trombe de la sombre maison du sorcier, hurlant dans la nuit obscure et froide. Elle alla raconter sa folle aventure à tout le voisinage, et ceux-ci allèrent très tôt vérifier la véridicité des propos de la femme à présent sous le choc et en proie à de légers délires, qui, selon le Dr Hoffmann, n’étaient que le début de l’horreur qui donna à cette maison de Power Street sa morbide réputation. Quand les habitants du quartier tranquille arrivèrent dans la maison d’Amadeus Jefferson, celui-ci se relevait péniblement, et tout dans la maison était d’un calme malsain. Il n’y avait plus de bruits ; plus de cris, plus de gémissements, plus de raclements infâmes qui terrorisèrent la jeune femme quelques heures auparavant.
Les habitants du quartier croyaient cette histoire terminée, mais Kenneth Gordon, un autre habitant du quartier, qui avait sa maison proche de celle du sombre sorcier, disait avoir aperçu des lueurs verdâtres des fenêtres de la bibliothèque détestable de Jefferson, un soir brumeux et sans lune de septembre. Le Dr Hoffmann data ce jour ; il s’agissant, selon lui, du 24 septembre 1749, soit une semaine après ce terrible incident qui plongea Maggie McKormick dans une démence naissante qu’elle n’arrivait plus à contenir. Son frère n’avait eu d’autre choix que de l’enfermer dans sa chambre, en fermant la porte à clé et en cloisonnant les sinistres fenêtres de la chambre de la folle. Kenneth tenta une fois de s’approcher de la maison de briques rouges ; il regarda à travers la grande fenêtre de la bibliothèque, mais les lueurs vertes s’estompèrent et la pièce, alors inoccupée, retrouva sa pénombre habituelle et malsaine. Bien entendu, le voisinage eut vent de cette mystérieuse lueur verdâtre apparue dans la bibliothèque du sinistre sorcier, et allèrent une fois de plus lui rendre visite afin d’avoir quelques explications sur ces phénomènes bizarres.
Jefferson se contentait de répondre qu’il ne savait pas de quoi ils parlaient, mais les habitants étaient convaincus que cet homme pratiquait de la magie noire et qu’il s’en servait à des fins païennes et blasphématoires, les plus insensés d’entre eux prétendant qu’il voulait réveiller un démon enfoui depuis des millénaires sous les antiques pierres des fondations de Providence. Quelques jours plus tard, le 27 septembre 1749 pour être exact, selon les dires de l’étrange médecin, les habitants furent réveillés en sursaut lors d’une nuit pluvieuse et sans lune. Des hurlements stridents d’une horreur indescriptible percèrent l’agitation de la pluie au dehors, et il y eut un concert d’aboiements tonitruant, qui s’arrêtait pendant que les cris inhumains flottaient dans l’air. Le voisinage était terrorisé, et une étrange lueur verte, semblable à celle que Kenneth disait avoir vu, émanait de la fenêtre maudite de la bibliothèque occulte.
Maggie McKormick était étrangement calme ce soir là, alors que quelques heures plus tôt elle était en proie à une agitation inimaginable, jamais personne ne l’avait vue dans un état semblable ; elle frappait contre les murs et gémissait atrocement, comme si elle sentait que quelque chose allait se produire. Sir Penwood, un agent de police très respecté, alla frapper à la porte d’Amadeus Jefferson, et, malgré l’acharnement du policier, il n’y eut aucune réponse. Il décida d’enfoncer la porte, et entra dans cet antre d’obscurité dégénérée, accompagné de deux hommes du voisinage armés de barres à mine, secoués de tremblements incontrôlés. Ils pénétrèrent dans la sombre bibliothèque, illuminée par une lueur verte, émanant vraisemblablement d’un orbe de cristal qui lévitait en l’air, selon les dires de Penwood, entre temps devenu fou. Car il fut le seul survivant de cette nuit macabre, les deux costauds l’accompagnant ayant été tués dans des circonstances abominables.
Il contemplait abasourdi la chose qui flottait au dessus du plancher couvert d’inscriptions hiéroglyphiques et inconnues, entourée de bougies à moitié consumées dont la cire coulait doucement. La lueur irréelle envahissait la pièce d’une bien étrange façon, et les trois hommes semblaient percevoir d’étranges paroles, semblables à des chuchotements. Penwood tendit l’oreille, et entendit distinctement ces paroles morbides et d’une bizarrerie indescriptible, provenant du livre posé au milieu des inscriptions. Il n’entendit qu’une partie des paroles, mais ce qu’il entendit avait suffit à le pétrifier de terreur. Il saisit un bout de papier déchiré qui traînait sur le bureau riche de Jefferson, et griffonna ce message, que le Dr Hoffmann, une fois m’avoir emmené dans son bureau, avait, par un quelconque moyen, obtenu :
Ytghr’Yug-Yith ünd-ayt neharaha Soth.
Bien qu’il ne comprit absolument rien de ce message, il était finalement paralysé par une peur indescriptible et totalement irrationnelle. Il n’osa pas décrire la voix provenant du vieux livre moisi et jauni, tout ce qu’il disait n’était qu’un amas d’adjectifs maladroits n’exprimant aucune idée ni description fixe. Penwood, continuant son périple dans la bibliothèque, sous le choc, après avoir vu cette chose d’une étrangeté à nulle autre pareille, avança vers le fond de la pièce, là où la petite porte donnait vers un grand placard contenant des choses innommables tellement elles étaient affreuses. Le policier remarqua une main au sol, puis vit le corps inanimé de Jefferson, apparemment évanoui, tenant dans sa main un bout de papier, vraisemblablement une lettre. Le Dr Hoffmann, qui, décidément, m’intriguait de plus en plus, possédait une copie de cette lettre. La voici :
Amadeus Johnson Jefferson,
155th Power Street, Providence, Rhode Island.
25 septembre 1749
Mon cher ami,
J’ai ouï dire que votre voisinage avait de plus en plus de soupçons quant à vos activités occultes liées à la magie noire dont je suis moi-même un grand pratiquant. Je pense que vous devriez vous établir dans un endroit plus reculé pour pouvoir transmuter vos créatures dans le plus grand calme et la plus grande discrétion. Les ignorants nous considèrent souvent comme des démons à abattre, mais nous savons tous les deux qu’une plus grande force nous guide, cette force inextricable provenant des contrées magiques et cosmiques des dimensions éthérées de Ytghr’Yug-Yith La Grande. À partir de ce moment, je vous conseille très fortement de changer de méthode et, comme je vous l’ai dit, de vous établir en un quelconque autre endroit plus reculé et plus sécurisé. La transmutation que vous ferez le 27 au soir pourrait s’avérer fatale et d’une magnificence innommable, mais il faut que vous soyez à l’écart des regards incultes pour éviter tout débordement imprévu.
Un grand destin vous attend par-delà les étoiles des Anciens, puissent-ils vous aider dans votre tâche.
William K. Miller
Penwood qui avait du mal à contenir sa peur, prit Jefferson sur ses épaules et se dirigea vers la porte d’entrée de la maison afin de le sortir de cet enfer verdâtre de lettres et de paroles insensées, coupées par des hurlements horribles provenant de divers endroit que Penwood ne pu situer précisément. Soudain, un des hommes qui l’accompagnait, Walter Keehl, poussa un cri terrible alors qu’il franchissait l’embrasure de la porte du hall d’entrée. Deux secondes plus tard, il y eut une gerbe de sang qui alla éclabousser le mur richement décoré de ses magnifiques lampes parsemées de lueurs dansantes dans un bruit d’horreur indescriptible. Le corps inerte de Walter tomba lourdement au sol ; sa tête était déchiquetée et il ne restait absolument rien de son visage, si ce n’est un gouffre de sang bulleux et chaud. Penwood vacilla à plusieurs reprises, mais, gardant toujours son sang froid malgré cette terrifiante scène, il transporta le corps inanimé du sorcier sur le seuil, sous une pluie battante et ces éclairs ravageurs.
À l’intérieur, ce n’était plus que chaos et horreur, c’était une cacophonie inqualifiable tellement elle était horrible. L’autre homme accompagnant Sir Penwood, un dénommé Eric Lombardi, était assis sur le sol à côté de ce livre maudit crachant toujours ses paroles insensées dans une langue inconnue et incompréhensible, au milieu de cet enfer d’hiéroglyphes rougeâtres et imprégné de lumière verte innommable. Il était en pris dans un fou rire hystérique dégénéré, et il avait les yeux exorbités, à la limite de sortir complètement de leurs orbites et de rouler au sol dans un bruit de cauchemar. Tandis que Penwood attrapait un marteau qui était posé au sol, qui avait servi à clouer quelques planches du sol qui s’étaient décrochées, Lombardi fut à son tour tué par cette chose invisible, en poussant un râle de douleur mêlé à un ricanement insoutenable. Il vit lui aussi son visage être arraché dans une gerbe de sang infâme, alors que Penwood avait les nerfs qui lâchaient petit à petit, au prises avec une folie naissante et indélébile ; il en était d’ailleurs tout à fait conscient, mais ne pouvait se résoudre à mourir comme les deux autres bougres.
Dans un geste insensé et hésitant, il brisa la sphère émettant cette lueur verdâtre haïssable, et, tandis que les morceaux de verre giclèrent dans tous les sens, un cri défiant la Peur elle-même perça le chaos environnant, masquant tous les autres sons. On dit même que le cri s’était entendu jusqu’à l’autre bout de la ville, tellement il fut d’une puissance incommensurable et d’une horreur à nulle autre pareille. Soudain, et juste après ce hurlement de douleur venu d’ailleurs, la lueur verte disparût comme Kenneth l’avait vue auparavant, ce 24 septembre 1749. Il ressortit de la maison, le visage blême et tremblant de peur. Il commençait à délirer ; il était secoué par d’incompréhensibles rires hystériques et idiots, ses yeux roulant dans leurs orbites. Les autres allèrent voir comment Jefferson se portait, mais ils ne purent pas se prononcer sur un éventuel état de rétablissement : Jefferson était mort !
Le sinistre Dr Hoffmann acheva son récit ici, qu’il appelait « la terrible histoire de 155th Power Street ». Je n’osai pas lui demander comment il savait tout ça, et je le regrette amèrement aujourd’hui, car je suis presque certain qu’il a une implication dans cette histoire sur « la chose dans les livres ». Cette histoire m’avait laissé un vague sentiment de peur à l’égard de cette maison qui était désormais mienne, qui avait appartenu à mon grand-père, ainsi qu’aux autres personnes avant lui, dont ce terrible mage noir et à sa transmutation ratée. Bien que cette histoire relevait plus du folklore local qu’autre chose, une crainte sans nom s’emparait de moi à l’idée d’habiter dans cette maison où il s’était déroulé tant de choses atroces, tant de meurtres inexpliqués, et cette créature invisible cachée dans des abîmes toutes aussi invisibles.
Avant d’emménager dans la maison de feu Jefferson, je voulais connaître certains détails sur cette nuit du 27 au 28 septembre 1749, car je dois avouer que des noms tels que Ytghr’Yug-Yith avaient le don d’attiser ma curiosité. Je n’obtins, malheureusement, aucun résultat concluant, si ce n’est cette maigre description faite par William K. Miller dans sa lettre, qui se prétendait lui-même mage noir et qui connaissait Amadeus Jefferson de son vivant. Je n’avais par ailleurs aucun récit clair de cette nuit d’horreur, si ce n’est celui de l’énigmatique et excentrique Dr Hoffmann, qui en savait bien plus qu’il n’y laissait paraître. Je posais ensuite une centaine de questions au voisinage de Power Street sur les évènements après 1749, notamment sur les morts bizarres ayant eu lieu dans la bâtisse qui, désormais, que je le veuille ou non, m’appartenait. Les habitants ne purent réellement me donner de précisions, mais ils disaient qu’on pouvait parfois entendre des coups sourds venant du sous-sol de la maison hantée du sorcier, ainsi que des gémissements graves et étouffés dans l’immensité de terre et de pierre qu’il y avait à cet endroit là.
Un jour de juin 1922, il me semble que c’était le 15 juin, alors que je transportais toutes mes affaires et autres meubles pour emménager au 155 Power Street, une femme vint me voir, l’air affolée. Elle m’expliqua entre deux bégaiements qu’il fallait absolument que je m’en aille, elle répétait inlassablement la même chose concernant la maison, la hantise de cette chose invisible, ces cris affreux perçant la nuit, ces concerts d’aboiements qui terrorisaient le voisinage. Je gardais malgré moi un calme abominable, qu’elle ne tarda pas à me faire remarquer. Elle parlait à un mur, car au bout d’un moment, je ne daignais même plus l’écouter. Il était temps pour moi de procéder à des investigations de la fameuse maison que je ne pus visiter avant ce jour.
Ma première impression fut celle qui, en définitive, resta jusqu’à la fin. La maison était magnifique et incroyablement décorée. Chacun des propriétaires successifs avaient laissé la maison comme Jefferson l’avait faite, avec ces papiers peints d’une beauté inégalable, ces lampes murales magiques qui m’émerveillaient, ce plancher exquis et incroyablement luisant. La pièce que je voulais voir en premier fut bien entendu la fameuse bibliothèque hantée du sorcier, malheureusement, celle-ci fut condamnée par des murs de brique recouvrant les portes. De l’extérieur, la grande baie vitrée qui donnait sur la bibliothèque avait été démolie et un débarras avait été installé à la place, débarras qui contenait toutes sortes d’outils de jardinage, des haches, des brouettes, des pelles.
L’étage était lui aussi superbe, bien qu’un peu plus délabré et sale. Il était clairement visible que les anciens propriétaires passaient leur temps à l’étage. Peut-être n’osaient-ils tout simplement pas descendre au rez-de-chaussée, de peur de se confronter à cette chose invisible. Pour le moment, je n’y pensais guère. Je me contentais tout simplement de m’émerveiller devant la magnifique demeure que je voyais et que j’allais habiter. Ce n’était pas la même chose que cette petite maison pauvre et en piteux état de Pawtuxet Road. Grand mal m’en prit. J’aurais dû réfléchir avant de me jeter en aveugle dans ce piège.
Pendant une semaine, je ne pus dormir. Je sentais quelque chose m’observer, quelque chose cachée dans le noir, chuchotant des paroles incompréhensibles et envoûtantes, m’entraînant dans un tourbillon de paranoïa. Mes vieilles peurs de la maison refirent surface avec une rapidité déconcertante, et, malgré moi, je me surpris à essayer de détruire les deux murs de briques bloquant l’accès à la bibliothèque qui me faisait tant frissonner. Malheureusement, toutes mes tentatives furent vaines, je n’arrivais même pas à déplacer une seule brique, malgré mes nombreux coups de pioche, que j’avais prise dans le petit débarras du jardin. Le jour suivant, le mystérieux Dr Hoffmann vint me rendre visite. Il me demanda simplement si je me plaisais ici. Je lui répondis à l’affirmative, évidemment. Cette maison me plaisait, et malgré cet sentiment d’être observé en permanence, je souhaitais de tout cœur rester dans cette superbe demeure.
Je souhaitais avoir bien plus d’informations concernant les autres personnes mortes dans cette maison, malheureusement le docteur ne pu me donner d’autres informations. En vérité, je suis sûr qu’il en savait beaucoup plus qu’il ne voulait le dire, et peut-être en connaissait-il trop à ce sujet. Même à l’heure actuelle je ne puis dire s’il avait lui-même vu cette « chose dans les livres », mais j’ai toujours ce sentiment affreux qui ne me quitte pas. Une nuit, alors que j’avais finalement trouvé le sommeil dans ce torrent de pluie et d’éclairs zébrant le ciel enténébré par des nuages d’une noirceur insondable, j’entendis des bruits qui me glacèrent le sang. Ce n’était pas un bruit commun, non… c’était autre chose. Une sorte de raclement infâme, de grincement d’ongles ou de griffes contre de la pierre humide. Ce bruit me terrifia, et, malgré ma peur, je me levai et empoigna mon revolver que je gardais toujours près de moi.
À chaque fois que je descendais une marche, le raclement se faisait de plus en plus sourd. Le grincement infernal de bois sous mes pieds me faisait dresser les cheveux sur la tête. Arrivé en bas du riche escalier, le bruit s’arrêta. Le salon était calme, plongé dans la pénombre de la nuit. Seule la pluie émettait un quelconque son. Tout était silencieux et mort. Alors que je m’approchais lentement de la fenêtre, j’entendis un léger souffle derrière moi. La sueur coulait le long de mon front. À cet instant, je serrais mon arme aussi fort que ma vie. Je me retournai d’un coup, mais il n’y avait strictement rien derrière moi. La pluie continuait de s’abattre violemment contre les carreaux de la grande fenêtre du salon. Tout à coup, alors que je rangeais mon revolver, un éclair illumina la pièce. À ce moment, je ne suis pas totalement sûr de ce que je vis, mais cela fut suffisant pour me faire hurler de terreur : pendant un quart de seconde, deux cadavres atrocement mutilés gisaient en face de moi, au milieu d’une rivière de sang noirâtre. Ils n’avaient plus de visage, et l’un d’eux tenait dans ses mains un énorme livre dont la couverture rapiécée et ancienne portait une inscription hiéroglyphique. Il y eut un cri strident, puis, plus rien. Le noir total.
Je fus réveillé au petit matin, écroulé dans mon salon, la tête contre le plancher brillant, par deux voisins ayant été alertés par les hurlements que j’avais poussé durant cette nuit affreuse, qui ramena mes peurs de cette maison hantée. Les deux hommes venus à ma rescousse avaient enfoncé la porte d’entrée en bois riche, et me demandèrent naturellement si j’étais blessé. J’étais surtout dérouté à ce moment, je regardais frénétiquement autour de moi pour retrouver ces deux cadavres affreusement mutilés, ce sang noirâtre qui jonchait le sol et formait un fleuve aux nombreux méandres. Les deux types jurèrent et maudirent à leur tour cette maison, et je dois avouer que je pensais exactement la même chose. Je voulais m’enfuir et partir le plus loin possible, mais quelque chose d’inextricable me poussait à continuer à vivre ici, et surtout à découvrir la cause de la mort des anciens propriétaires, ainsi que percer l’énigme de l’histoire de l’inquiétant Dr Hoffmann.
Car je n’avais strictement rien d’autre concernant le mage William Miller, qui avait écrit cette mystérieuse lettre à Jefferson concernant la « transmutation » du 27 septembre 1749. Je sentais que la solution se trouvait dans cette bibliothèque condamnée. Hélas, c’était comme si les murs étaient renforcés avec un matériau invulnérable. Malgré mes coups de pioche, les murs ne bronchaient même pas. Comme si ces murs avaient été renforcés avec de la magie ou autre chose dans ce genre là. Il me fallait absolument trouver un moyen de pénétrer dans cette sombre pièce au passé effrayant, car c’est ici que gisaient les réponses, parmi les vieux livres poussiéreux et les bocaux étranges que Maggie McKormick vit quand elle entra dans la salle.
Quelques semaines plus tard, pendant une nuit sans lune secouée par une pluie torrentielle, j’entendis à nouveau des bruits bizarres provenant du sous-sol. Ce n’était plus les raclements infernaux d’il y a quelques temps, non. C’était un bruit sourd, une espèce de grognement étouffé par quelque chose, un gémissement camouflé par un écho qui répercutait un son affaibli. Il y avait quelque chose d’enfermé quelque part dans la maison, quelque chose de prisonnier dans une petite pièce coincée dans les entrailles de cette demeure maudite. Cet instant me terrifia, mais, malgré moi, je pris un manteau avec moi et courus vers le débarras pour prendre avec moi une pioche. Une fois dans la maison, totalement trempé et fatigué, je me surpris à frapper de toutes mes forces contre les murs de briques, qui ne bougeaient toujours pas.
C’est alors que je commençais à frapper contre le mur de bois qui donnait directement sur la bibliothèque, ne me souciant pas du bruit que je faisais. Je voyais les fenêtres s’éclairer au dehors à travers la grande baie vitrée de mon salon. Je m’en fichais, ce qui m’intéressait à cet instant était cette infâme pièce que je n’avais encore jamais vue et qui me faisait frissonner, car le seul accès possible au sous-sol était dans cette pièce. Au bout d’une éternité, le mur devant moi commença à montrer des signes de faiblesse. Lorsque je vis qu’il était à moitié effondré, mes coups furent de plus en plus violents, si bien que parfois les coups de pioche étaient plus bruyants que la pluie qui tombait sur la maison avec une puissance inouïe. Soudain, le mur céda sous les coups, et à cet instant, un souffle glacial envahit le petit couloir et le salon dans lequel je me trouvais. J’allumais péniblement ma lampe torche, les doigts paralysés par le froid intense qui mordait chaque partie de mon corps. Mes cheveux commencèrent à être recouverts d’une fine couche de glace à cause de la pluie.
J’avais devant moi un spectacle morbide à souhait, il régnait ici un chaos terrible, les étagères étaient brisées, renversées, disloquées et couvertes de givre. Les livres étaient entassés par terre, certains déchirés, d’autres griffonnées. Ils ne restait plus de certains qu’un tas de cendres. Le bureau d’étude du sorcier était mangé par les mites, couvert d’un épais voile de glace bleutée. Il y avait des morceaux de verre partout, avec des substances congelées jonchant le parquet défoncé et gelé et de nombreuses stalactites parsemaient le plafond.
Respirer dans ce lieu clos et glacial était difficile, la pénombre froide enveloppant chaque objet, chaque ustensile cauchemardesque de ce lieu détestable et lugubre ; la bibliothèque maudite de Jefferson était à n'en pas douter un tomber de glace en fusion, d'horreur gelée perdue au milieu de l'abîme transcosmique et de ses aberrations monstrueuses. Certains bocaux étaient toujours là, contenant des substances immondes congelées. Je m'approchai en frissonnant, tâtant le verre froid parsemé de petites lueurs de givre. Celui-ci contenait des yeux éclatés par le froid. Celui de droite contenait une matière absolument inqualifiable qui bougeait encore en poussant des petits cris stridents et insupportables. Je passais devant la grande étagère remplie de livres blasphématoires, renfermant des secrets que je ne voulais pas découvrir. Mais ma folie me poussa à les ouvrir et à les lire. C'est ainsi que je découvris la « chose dans les livres ».
Le placard dont parlait le sombre Dr Hoffmann était au fond de la pièce, mais la couche de glace d'une résistance extrême en empêchait l'accès. On se serait cru dans les étendues gelées du nouveau continent du sud, parsemé d'icebergs aux dimensions cyclopéennes et à la dangerosité sans pareille. Je comparais cette bibliothèque à cette île gigantesque et inconnue, où se risquaient les plus prestigieux explorateurs de notre temps. Un éclair de génie passa dans mon cerveau bloqué à cet instant là, et une voix me dit d'aller ouvrir les tiroirs du bureau décadent du sorcier.
Il n'y avait pas réellement d'indices intéressants quant à « l'incident » de cette nuit de septembre 1749, mais je venais juste de trouver quelque chose qui me réjouit au plus haut point ; au fond du tiroir gelé, au milieu de cadavres d'araignées solides comme la plus dure des roches, se trouvait une pile d'écrits que je devinais être des lettres. Et je ne m'étais pas trompé. J'avais devant moi plus d'une quinzaine de longues lettres, toutes écrites par Amadeus Jefferson en personne !
Une envie irrésistible de les lire s'empara de moi, mais ma pathétique pudeur et mon ignoble petite morale m'empêchaient de lire quelque chose d'aussi secret. Qu'importe après tout, j'étais là pour en savoir plus sur cette maison et surtout sur ce sorcier qui m'intriguait tant. Je quittais la pièce où régnait une sempiternelle froideur pour regagner ma chambre à l'étage, en prenant soin d'allumer la chaudière et de projeter toute la chaleur des radiateurs dans la bibliothèque, afin de faire fondre toute la glace qui y était incrustée. Mes idiots de voisins tentaient de regarder par la fenêtre du salon, j'eus décidé de fermer les rideaux et de les laisser dans leur stupide peur paranoïaque de la maison. J'avais autre chose à faire. C'était comme si je sentais la maison elle-même battre dans mon cœur, m'envoyant un fluide autodestructeur dans les veine à chaque battement.
Je brûlais d'en savoir plus, c'était certain. Je gravis rapidement les escaliers et entra en trombe dans ma chambre. La chaise de mon bureau était parfaitement à l'endroit que je souhaitais. D'un coup de main, je fis tomber tout ce qu'il y avait sur la surface boisée de mon bureau ; ma plume, ma correspondance, mes lettres d'amour. J'avais désormais les missives que je regardais avidement, une soif de connaissance s'incrustant de plus en plus en moi, envahissant chaque pore de ma peau, infestant petit à petit ma tête dégénérée. Je brûlais d'impatience, et, braquant la lampe sur la lettre et installant confortablement mes lunettes rondes sur mon nez, j'entamais la lecture de la première lettre.
Matthew Normann
Nouvelle-Orléans, Louisiane
17 octobre 1743
Je suis bien content que vous m'ayez adressé cette précédente lettre mon ami, sans vous je serais probablement perdu à l'heure qu'il est. Votre message fut d'un grand secours pour moi et mes amis. Vous souvenez-vous de Henry Spencer, l'homme taciturne qui vivait à Providence ? Figurez-vous qu'il a failli mourir pendant notre dernière expérience sur les miroirs. Gray l'avait enfermé par mégarde dans une dimension extérieure peuplée de créatures magnifiques qui voulaient absolument faire de lui leur dîner !
J'avoue que cette mésaventure m'avait beaucoup fait rire, mais perdre un si grand esprit n'était peut-être pas la meilleure chose qui puisse arriver, et je pense que vous êtes d'accord avec moi.
Je voulais vous dire, j'ai entrevu Ytghr’Yug-Yith La Grande pendant un de mes rêves, alors que je dormais en compagnie de rats dans la petite maison de Statton Hill. Ce fut une expérience magnifique, heureusement que vous fûtes là pour m'aider à atteindre les dimensions extérieures, sans quoi je n'aurais jamais pu rejoindre ce monde d'extase incroyable. Je ne pourrais pas vraiment vous décrire ce que je vis là haut, mais c'était grandiose. Que dis-je ? Extraordinaire ! Des vallées vertes, de magnifiques colonnes cyclopéennes, un dôme d'étoiles exquises et un océan nocturne de nuages blancs et magiques.
Je voudrais tenter à nouveau l'expérience, malheureusement, depuis cet épisode fort intéressant, je ne puis le faire. J'aimerais que vous veniez donc chez moi pour m'aider à le faire. Je sais que vous en êtes capables.
Amicalement,
Amadeus Johnson Jefferson.
Je ne savais pas trop comment réagir devant cette première lettre. Je me sentais déçu du peu d'informations qu'elle contenait, de plus, les noms écrits dans cette lettre étaient des noms extrêmement courants. Il devait y avoir des milliers de Henry Spencer, des centaines de Matthew Normann. Cependant, j'avais une indication géographique ; Statton Hill. Vu que je suis originaire de Providence, je savais exactement où se situait Statton Hill. C'était une petite colline non loin de Pawtuxet Road, perdue au milieu de bosquets de pins et d'herbes folles ayant poussé sur les ruines d'une ancienne maison. Je supposais naturellement que la maison de la colline fut celle qui était désormais ruinée, infestée d'arbres aux troncs grotesques et sans vie, avec leurs formes affreuses et contre nature.
J'avais envie de revenir à Statton Hill. Je n'y avais plus mis les pieds depuis mes six ans, avant, j'allais y jouer ; j'attrapais des insectes, je creusais des trous, je grimpais aux arbres. Je devais y retourner pour découvrir ce qu'il s'était passé dans cette sombre maison abandonnée qui me faisait frissonner quand j'étais enfant. Je n'avais même plus l'envie de lire les autres lettres, tout ce que je voulais, c'était me rendre à Statton Hill pour y percer cet insondable mystère, je voulais sentir, voir et vivre ce qu'avait vécu, senti et vu le sorcier en 1743. Peu importe les risques, je n'en avais plus rien à faire désormais. Je me dévouais corps et âme à la recherche des énigmes du sorcier, à retracer sa vie et surtout à voir de mes propres yeux cette chose invisible qui assassina tous les autres propriétaires avant moi.
Pour le moment, j'avais besoin de repos. Le chaos avait ravagé ma chambre, et il était déjà cinq heures du matin. Mes voisins ignorants étaient retournés se coucher, et il pleuvait toujours autant au dehors. J'entendais l'obscur tonnerre éclater au loin, l'orage était parti, les conditions météorologiques devraient être meilleures demain lorsque je me rendrais à la sombre colline près de Pawtuxet Road, l'immonde endroit où je grandis. Mes rêves furent troublés par une noire apparition. Je vis dans mes songes le taudis abandonné de Statton Hill, et deux yeux bleus, froids et moqueurs d'un quelconque diable détestable me fixant avec une expression dégoûtante de brimade. Ma pendule sonna neuf heures du matin.
Il pleuvait toujours dehors, mais beaucoup moins que cette nuit. C'était une fine bruine couplée d'un brouillard blanc extrêmement glauque. Pawtuxet Road était seulement à deux ou trois kilomètres de ma maison, ou devrais-je dire la maison de Jefferson. Au bout d'une heure et demie de marche, je fus finalement arrivé devant la maison de Statton Hill. Elle était exactement comme dans mon rêve, lugubre et sinistre à souhait. Les arbres absurdes, abjects et grotesques enténébraient la maison comme un voile mortuaire noirâtre, rendant cet endroit encore plus macabre que d'habitude. Les cieux s'assombrissaient et je pouvais entendre l'écho d'un orage arriver petit à petit. Mais ce qui m'intéressait était à l'intérieur de la maison. Je m'approchais lentement, avancement doucement dans l'allée tortueuse et boueuse, entre les arbres haïssables et horribles, qui ne manquaient pas de me faire frémir.
J'étais désormais sur le seuil. C'était une architecture typique de Providence, avec le porche classique et sa structure en bois pourri à moitié effondrée. La ressemblance avec la maison du sorcier était flagrante ; les deux maisons se ressemblaient vraiment. Je n'avais jamais remarqué cela auparavant, même dans mon rêve. La porte de la maison brisée et abandonnée était entrouverte et grouillait de termites immondes qui me saluaient en bougeant de toute part. J'avais horreur de ces insectes, alors que je les adorais quand j'étais petit. J'empoignais doucement la poignée de peur qu'elle ne me reste dans les mains, puis j'entrai en silence dans la pénombre éternelle et les herbes folles ayant envahi ce lieu de cauchemar.
La lumière filtrée par les fenêtres à demi brisées reflétait des ombres kaléidoscopiques et d'une étrangeté singulière, jamais je n'avais vu un éclairage semblable. J'étais émerveillé et à la fois terrifié de ce que j'avais devant moi. Ma peur fut renforcée quand je me rendis compte que la maison ressemblait comme deux goûtes d'eau à la mienne. Les escaliers étaient identiques, la disposition des pièces était la même. Ce lieu était réellement inquiétant, mais je sentais que je me rapprochais inéluctablement de mon but. Je devais désormais arriver à trouver le sommeil dans cet antre sinistre de miséricorde et de décadence. Le tonnerre roulait avec de plus en plus de puissance, la nuit allait sûrement être longue.
J'avais pris soin de fermer ma maison à double tour, ainsi que de ranger les lettres de Jefferson en un lieu sûr. J'étais convaincu qu'en suivant ses lettres j'allais découvrir la chose sans nom invisible aux yeux d'un mortel tel que moi. J'avais trouvé un espace chaud parmi cette immensité froide de la fin de l'été, où je pourrais tenter d'atteindre cette dimension au nom imprononçable et à la beauté innommable. Étrangement, le sommeil me guettait, et, celui-ci s'écroula sur moi comme un rempart soufflé par un boulet de canon en un rien de temps. Je m'endormis avec une vitesse sidérante alors que l'orage au dehors battait de son plein et qu'un vacarme assourdissant envahissait la pièce. De plus, il n'était même pas le soir, il devait être six heures du soir tout au plus.
Mes pensées étaient agitées durant mon sommeil. Je voyais toutes sortes de choses abominables, des monstres immatériels aux regards gelés, des étendues de sang qui jaillissaient de véritables geysers de pierre noire, un ciel rouge et torturé, avec un vent affreux soulevant une poussière agressive et rouge. Ce fut le noir, puis, en une fraction de seconde, je fus soudain devant quelque chose d'extrêmement singulier ; j'avais devant moi une structure arquée faite d'os et de la chair, où du sang coulait lentement dans le vide noir d'une méchanceté palpable et calculée. Au milieu de l'arche d'os se trouvait quelque chose d'absolument fabuleux, extraordinaire, inouï. Une sorte de surface étoilée à moitié transparente était devant moi, à quelques centimètres. Je pouvais voir derrière de magnifiques contrées vertes, ces colonnes blanches et cet océan nocturne dont parlait Jefferson dans sa lettre envoyée au mystérieux Matthew Normann.
Je touchai la surface étoilée rapidement, et à cet instant, une douleur indescriptible empoigna mon corps comme un simple bout de bois, et le brisa en mille morceaux. Après une éternité de souffrance, j'atterris finalement dans l'air frais et reposant d'une nuit blanche d'été. Je flottais en l'air. Je planais majestueusement au dessus de magnifiques montagnes vertes avec des neiges éternelles à leur sommet, je voyais des colonnes blanches aux dimensions cyclopéennes, ces nuages blancs d'une beauté incroyable, ces tours parsemées de fenêtres bleutées d'où s'échappait une lueur indescriptible de beauté. Un vent frais venait secouer mes cheveux en sueur, mes lunettes s'agitant lentement avec la brise légère qui soufflait au dessus de ces vallées et ces cours d'eau qui se terminaient en véritables cascades qui elles mêmes tombaient dans le vide infini et cosmique de la nuit claire.
Soudain, tout s'estompa autour de moi. Je me réveillai alors rapidement, en sueur, me débattant, essayant de frapper quelque chose d'invisible. Ce n'était qu'un rêve. Je venais de voir Ytghr’Yug-Yith La Grande ! Je venais d'accomplir ce qu'avait fait le sorcier ce soir d'octobre 1743 ! Plus rien ne pouvait m'arrêter, j'étais sur le point de découvrir la chose invisible qui avait assassiné tous les autres avant moi. L'orage s'était envolé, tout comme mes peurs concernant cette maison de Statton Hill. Mais, alors que je sortais de la maison par la porte, je reconnus un homme qui m'attendait, arborant une mine sombre sur son visage ridé.
Le Dr Hoffmann vint me serrer la main devant la maison abandonnée de la colline et me mit en garde ; selon lui, il fallait que j'arrête ce que je faisais, que plus jamais je ne devais remettre les pieds dans la maison de Jefferson que j'habitais désormais. Il me disait qu'il allait me trouver un autre logement loin de Pawtuxet Road et de Providence. Je ne l'écoutais pas. J'avais exactement ce qu'il me fallait ici, j'avais accompli ce que ces ignorants ne pouvaient savoir, j'avais goûté aux délices indescriptibles des courbures spatiales et extérieures, j'étais devenu quelqu'un d'exceptionnel. Hoffmann, voyant que rien ne pouvait me faire reculer, s'en alla sur le champ et retourna à Providence, disparaissant dans la pénombre chaude de la nuit.
Décidément, le Dr Hoffmann en savait beaucoup sur le sujet, mais je ne me souciais plus de lui maintenant. Il fallait que je retourne à la maison du sorcier pour continuer la lecture des lettres qu'il envoya. Quelque chose me troubla néanmoins, comment ces lettres qu'il envoya pouvaient-elles se trouver ici ? C'est comme si quelqu'un avait décidé de les placer ici. À cet instant, je me sentais prisonnier d'une spirale descendante et infernale. Cependant, ma soif de connaissances prenait le dessus, et je voulais découvrir le monstre invisible de la maison. La demeure était toujours là, aussi sinistre que d'habitude. J'enfonçai lentement mes clefs dans la serrure de la massive porte d'entrée, et j'entrai en silence dans cet antre de folie.
La chaleur des radiateurs était intenable, et la glace avait pratiquement totalement fondu dans la bibliothèque du sorcier. Je montais tranquillement à l'étage pour aller chercher mes lettres lorsqu'un bruit sourd m'interpela. Il s'agissait de quelque chose frappant un mur ou une surface dure, et ça venait de sous la terre ; sous la maison elle-même ! Je dois avouer qu'à cet instant une peur me rongeait de haut en bas, paralysant chaque partie de mon corps. Au bout d'un temps incalculable, le bruit s'estompa et le silence morbide reprit sa place dans la maison et l'obscurité de Power Street. Je voyais les lumières des maisons voisines s'allumer dans les ténèbres de la nuit arrivant à son terme. Ils avaient eux aussi entendu les bruits que cette... chose produisit quelques minutes auparavant.
Les lettres étaient toujours à leur place, et, sans attendre, j'entamai la lecture de la prochaine :
Henry Spencer Jr.
Providence, Rhode Island
19 novembre 1747
Gray est mort. La « chose dans les livres » l'a tué la nuit dernière. Je crains qu'il ne se passe quelque chose d'imprévu. En fait, j'ai l'impression que quelqu'un essaie de nous barrer la route. Gray était quelqu'un de brillant, je ne pense pas qu'une transmutation ait ratée. La thèse d'un complot me paraît la plus plausible. L'Homme est un déchet ignoble qui ne mérite pas de vivre, toujours tuer pour le profit, c'est ça qui l'intéresse.
Je vous demanderais d'être extrêmement prudent mon ami, qui sait ce qu'il peut se produire ici. J'ai fait construire une maison à Power Street, passez si vous voulez. J'aimerais d'ailleurs vous montrer quelque chose, quelque chose d'incroyable. Sachez pour l'instant que je n'ai pas construit cette maison sur un emplacement quelconque, il y a ici quelque chose de beaucoup plus intéressant et extraordinaire que nulle part ailleurs.
En espérant vous revoir bientôt,
Amadeus Johnson Jefferson.
J'avais désormais la certitude qu'il y avait bel et bien quelque chose en dessous de la maison, là d'où venaient ces bruits étranges et effrayants. Je devais absolument découvrir ce que c'était, malheureusement je n'avais pas d'autres indications. Les lettres suivantes n'avaient pas réellement d'intérêt à mes yeux, Jefferson y décrivait sa vie à Providence. Au bout d'un moment, j'eus le sentiment de toucher au but. Ce n'était pas une lettre de Jefferson qu'il y avait là, mais une lettre de Henry Spencer. J'avais désormais la sombre certitude que quelqu'un ou quelque chose me manipulait en plaçant ces lettres de façon à ce que je découvre par moi-même cette chose invisible, la « chose dans les livres ».
L'écriture de Henry Spencer était magnifique, on aurait dit une écriture de femme tellement elle était belle, gracieuse et élégante. Elle était tout bonnement parfaite. Je déchiffrais lentement la lettre qui m'apporta énormément d'éléments de réponse.
Amadeus Johnson Jefferson
Providence, Rhode Island
29 novembre 1747
Cher ami,
La caverne que vous m'avez montrée il y a dix jours fut en effet extraordinaire. Il faudrait que nous nous retrouvions ici toutes les pleines lunes afin d'effectuer les rituels que ces ignorants trouvent blasphématoires. De plus, votre maison est si exquise que je voudrais absolument vivre ici avec vous. Ma pauvre bicoque n'est plus au goût du jour et je commence à me sentir à l'étroit ici.
La bibliothèque que vous avez emménagé près de la grotte est d'une divine beauté, et je suis certain qu'à nous deux, nous réussirons à percer le secret de Ytghr’Yug-Yith La Grande pour ne plus jamais en partir. Cette dimension est trop belle pour qu'elle reste aussi méconnue et inaccessible. Celestis n'attend que nous.
À très bientôt,
Henry Spencer Jr.
PS : Merci beaucoup pour le bouquet de roses blanches, ce sont mes préférées.
Je ne savais pas comment réagir à la lecture de cette lettre. Henry Spencer était, j'en étais convaincu, un pseudonyme. La façon d'écrire, de raconter... cette poésie, c'était l'œuvre d'une femme. J'en étais convaincu à présent. Pour l'instant, il fallait que je découvre cette caverne dont elle parlait, celle qui se trouvait près de la bibliothèque.
La glace avait intégralement fondu dans la sombre pièce, j'avançais parmi les bocaux explosés par la chaleur soudaine et brusque et les livres trempés jusqu'à atteindre le placard. De là je pris la pioche que j'avais laissée à l'entrée de la salle énigmatique et frappai de toutes mes forces contre la cloison de bois pourri. Derrière cette cloison se trouvait une autre petite pièce, avec un accès vers une cave, probablement. Je descendais les sinistres escaliers trempés et à moitié effondrés, ma lampe électrique dans la main. Je me trouvais désormais dans une cave aux nombreuses poutres, confinée et extrêmement humide, où l'obscurité folle hantait ce lieu glauque et inhospitalier. Dans un des coins de la cave, sous une petite arche, près de tonneaux de vins, se trouvait une immense grille à moitié défoncée, de l'intérieur, visiblement.
Je l'ouvris sans difficulté, et descendis dans un sombre boyau de pierre noirâtre et glaciale, où même la lueur de ma lampe torche ne suffisait pas à éclairer ses parois humides et luisantes. Le froid se faisait de plus en plus intense à ce niveau et mes dents commençaient à claquer bruyamment. Malgré mon épais manteau, j'avais toujours aussi froid dans ces galeries interminables qui descendaient inexorablement vers les abîmes insondables. Soudain, mon pied heurta une pierre saillante dépassant du sol parfaitement plat et m'entraîna dans une chute qui me parut infinie.
Au bout d'un moment, j'atterris dans une grotte noire que j'imaginais gigantesque. Chaque pas que je faisais se répercutait contre le nombre impressionnant de parois. Il devait y avoir une structure ici, à n'en pas douter. Ma lampe électrique avait du mal à se rallumer, et lorsque le faisceau tant attendu réapparût enfin devant moi, je fus sidéré et abasourdi de ce que je voyais. Deux arches aux dimensions incroyables se trouvaient devant moi et montaient dans l'obscurité éternelle d'une grotte immense. Des statues représentant des monstruosités innommables et terrifiantes ornaient les piliers grisâtres qui semblaient s'agiter comme s'il y avait de la vie en eux. D'autres motifs hiéroglyphiques ornaient eux aussi les piliers, et devaient sûrement avoir une signification inconnue pour moi. J'avançais en chancelant, hébété, sous le choc de ce que je voyais. Jamais je n'avais vu quelque chose d'aussi épouvantable, ce lieu suffisait à me terrifier sur place.
Cependant, j'entendais aussi des bruits à glacer le sang, les coups sourds que je pouvais percevoir de la maison provenaient d'ici, la source de ces bruits était juste ici, à côté de moi, mais il m'était impossible de les voir. Je marchais droit devant, jusqu'aux arches cyclopéennes qui me faisaient frissonner. Je m'engouffrais en silence dans cet antre hanté, froid et rocheux. Je ne savais pas où j'allais, j'étais bien trop effrayé pour m'en soucier, pour tout dire. Au bout d'un moment à marcher dans le noir, j'arrivai dans une énorme pièce aux formes archaïques, convulsées et couvertes de toiles d'araignées monstrueuses remplies de givre. On aurait dit qu'elles étaient là depuis des éternités. Aucune créature ne vivait ici, à part ces choses qui frappaient contre les murs. Il régnait une odeur pestilentielle dans cette énorme salle, imprégnant ma tête de cette puanteur de décomposition et de mort.
Au milieu de l'obscure pièce se trouvait une carcasse, apparemment humaine. La peau avait été rongée par des choses inqualifiables, monstrueuses et innommables. Ce cadavre était là depuis des centaines d'années, le froid l'ayant plus ou moins conservé. Je ne suis pas spécialiste, mais je peux affirmer que le cadavre était celui d'une femme, celui d'Henry Spencer à n'en pas douter, ou devrais-je dire Carolyn Eidemnhover. Ce nom était gravé sur un bracelet d'argent autour du bras squelettique du corps sans vie et desséché de la sorcière. Elle tenait une lettre jaunie par le temps que je lisais à la lueur de ma lampe électrique :
Amadeus Johnson Jefferson
Providence, Rhode Island
2 septembre 1749
J'ai enfin trouvé le livre. J'ai pris soin de le placer dans la troisième étagère de votre grand meuble. C'est l'énorme volume rouge au beau milieu de la rangée, vous ne pouvez pas vous tromper.
J'espère que vous reviendrez bientôt, camoufler ma véritable identité devient difficile, surtout avec tous ces gens dégénérés et stupides qui rôdent au dehors. Je crois que je hais les gens, pas vous ? Jongler avec les pseudonymes est extrêmement éprouvant pour moi.
William est un ami de longue date, je suis certain qu'il vous sera d'un grand secours. Les créatures que nous enfermons deviennent de plus en plus difficiles à contenir, peut-être avons nous été trop loin dans nos expérimentations. Je commence à ressentir une légère peur. Je vais essayer de les calmer et de les renvoyer dans leur dimension cauchemardesque, peut-être serions nous alors plus en paix pour procéder à la transmutation finale pour atteindre Ytghr’Yug-Yith La Grande et ses magnifiques contrées flottantes.
Henry Spencer Jr.
De toute évidence, elle n'avait pas réussi à enfermer ces abominations que j'essayais de m'imaginer dans mes pensées, des monstres indescriptibles hantant chaque parcelle de mon corps. J'en frissonnais rien que d'y penser. Je sentais que je touchais au but, il me fallait désormais aller chercher ce livre rouge qui trônait dans la troisième rangée de la plus grande étagère de la bibliothèque de Jefferson. Je sortais en silence de l'énorme pièce, l'odeur nauséabonde et pestilentielle pénétrant encore et toujours mon esprit, les cris des bêtes sans nom emplissant l'air à mesure que je me déplaçais dans ce labyrinthe noir et gigantesque de roches et de pierre étrange, de statues grimaçantes à l'aspect irrationnel et impossible. J'eus tôt fait de trouver la sortie parmi ces hurlements insoutenables et cette froideur inhumaine. Je soulevais la grille qui ne broncha pas et me retrouvais à nouveau dans la cave humide en compagnie des rats.
Je montais l'escalier quatre à quatre comme un dément qui venait de s'échapper d'un asile, car c'est ce que je suis devenu, un fou qu'on aurait dû enfermer. La bibliothèque était toujours aussi sinistre et inhospitalière. Je sentais derrière moi un souffle malfaisant emplir l'air fétide qui régnait dans ce chaos de verre et de pages jaunies. Je venais de voir le livre au milieu d'ouvrages toujours en place à moitié rapiécés et mangés par le temps. Je le sortis de son emplacement avec force et le posa par terre. Le livre n'avait pas de nom. Il y avait seulement un dessin sur la couverture rouge rapiécée, quatre cercles concentriques avec des lignes symétriques, d'autres petits cercles avec d'énormes lignes droites et perpendiculaires en haut et en bas du plus grand cercle extérieur.
On aurait dit une sorte de pentacle, mais c'était autre chose, quelque chose de plus mystique et de plus grand. Le Démon n'était rien comparé aux monstruosités éthérées qui guettaient dans cette dimension rouge et noire, celle où j'aperçus cette structure arquée au fluide étoilé. C'est alors que j'ouvris le livre. C'est comme si une présence rôdait dans la bibliothèque à cet instant. Je sentais quelque chose bouger, se mouvoir dans la pénombre de la nuit qui envahissait la pièce et ces secrets qui se dévoilaient à mesure que lisais les sombres pages du manuscrit. Ce livre de magie noire regorgeait d'informations, et était traduit dans une multitude de langues. Je lisais le passage en Anglais, naturellement. De nombreux dessins énigmatiques venaient compléter les textes, il y avait aussi des croquis de créatures innommables tellement elles étaient affreuses, des hiéroglyphes qui ne ressemblaient à rien de connu, des coordonnées spatiales totalement erronées, et beaucoup d'autres choses que je ne pouvais pas décrire.
J'étais totalement dépassé devant tant d'étrangeté, il m'était quasiment impossible de comprendre quoi que ce soit. Hélas, je devant absolument déchiffrer ces énigmes pour accéder au niveau du sorcier, et ainsi découvrir cette chose invisible. C'était elle qui rôdait dans la pièce, je le savais. Elle m'observait, attendant le moment opportun pour me sauter dessus, pour me déchiqueter et m'arracher la face, me voler le visage et laisser mon corps sans vie ici. Je l'attendais, cette bête immonde... qu'elle vienne, j'étais préparé. Mon cerveau accumula en quelques jours une quantité incroyable d'informations, jusqu'à ce jour fatidique, le point névralgique de l'histoire confuse de « la chose dans les livres », le 4 octobre 1922.
Ce jour là, j'étais tendu. Oui, c'est bien cela. Je savais que quelque chose allait se passer. J'avais fermé tous les volets, avais placardé des planches sur les embrasures de fenêtres, j'avais même barricadé les portes. La chose qui rôdait m'observait calmement depuis un endroit que je ne pouvais pas voir, elle attendait le bon moment pour m'assassiner, j'en étais parfaitement conscient. J'avais relu le grand livre rouge plusieurs fois de suite dans ma chambre qui n'était désormais plus qu'un capharnaüm sans nom. Des pages entières des lettres sans queue ni tête de Jefferson étaient rependues par terre, celles qui n'avaient aucun intérêt gisaient sur le sol, déchirées et griffonnées de toutes parts. Les anciens cadres de la chambre étaient par terre, mes meubles retournés, mon fenêtres brisées. Je connaissais désormais le rituel qu'avait effectué Jefferson ce soir de septembre, je savais comment il allait se dérouler. Je savais que cette chose allait apparaître. J'allais enfin voir cette dimension, atteindre la cité mystérieuse et onirique de Celestis, vivre à jamais.
Je plaçai le livre en silence au milieu de la bibliothèque plongée dans une pénombre insondable, là où j'avais au préalable tracé plusieurs cercles de bougies que j'avais achetées deux jours auparavant sur le port de Providence. Les bateaux ne m'intéressaient plus, plus rien ne m'intéressait, à part cette quête onirique que j'espérais réussir. J'avais aussi reproduit les hiéroglyphes du livre sur le sol avec mon propre sang, le plus fidèlement possible. L'orbe de cristal vert qu'avait vu Sir Penwood ce soir là était le fruit de la transmutation du sorcier. Je devais arriver au même résultat que lui, éviter la mort et m'engouffrer dans le fluide étoilé pour quitter ce monde.
Tout était prêt pour la transmutation ce soir là. Il pleuvait à saut dehors, un orage allait sûrement éclater d'une minute à l'autre et la nuit mouvementée était sans lune. Je prononçais les paroles occultes qui allaient servir au livre pour créer la pierre verte dont parlait Hoffmann.
Ytghr’Yug-Yith ünd-ayt neharaha Soth.
Tout à coup, le livre s'ouvrit à la volée et tomba sur une page avec un énorme dessin, le même que celui de la couverture. À cet instant, une lumière verte et vive envahit la pièce plongée dans la pénombre et les chiens du dehors commencèrent à aboyer. Le tonnerre grondait et tombait tout autour de la maison. Le voyais les lumières du voisinage s'allumer dans la nuit noire, la pluie s'abattant violemment sur les carreaux des fenêtres. Soudain, une voix absolument monstrueuse, totalement indescriptible, tellement étrange qu'elle me fit frémir comme une feuille s'éleva dans la pièce, et prononça les paroles insensées et blasphématoires que j'eus moi-même récité quelques minutes auparavant.
Une chose absolument incroyable se produisit sous mes yeux effarés, je ne puis réellement le décrire, je pense que j'étais totalement dépassé par les évènements ; des morceaux de cristal blancs sortirent de nulle part et vinrent s'encastrer les uns dans les autres dans un bruit de cauchemar, puis, au bout d'un moment, le résultat final apparût devant mes yeux. Un orbe parfait flottait devant moi, au dessus du livre, d'où émanait une lueur verte agressive et extrêmement forte, brûlant les yeux.
J'entendais les voisins tenter d'enfoncer la porte, mais je savais que ces idiots n'y parviendraient pas. La porte était trop solidement barricadée, il était impossible pour eux de rentrer. Soudain, dans ce tumultueux et innommable chaos secoué de tremblements de terre effarants dûs au tonnerre s'abattant sans relâche, foudroyant chaque parcelle de la maison du sorcier, rythmé par les aboiements des chiens s'égosillant dehors, je vis une chose, la « chose dans les livres ». C'était un amas de pourriture putride et pestilentielle, sans visage, juste des crocs d'une horreur indescriptible, d'où coulait une bave jaunâtre absolument fétide. La créature de cauchemar se rapprochait de moi, déversant sa maladie et sa pestilence, répandant son odeur de flétrissure infâme et abjecte.
Ma première réaction fut de m'éloigner de la chose qui venait de sortir du livre, je courrais à toutes jambes pour me réfugier quelque part où elle ne pourrait me trouver. Un bruit de bois brisé retentit soudainement, et je vis quatre hommes armés de fusils de chasse et de revolvers entrer dans la maison, traquant la « chose dans les livres », car il n'y a que comme ça que je peux l'appeler. La peur pouvait se lire sur leurs visages. Ils ne semblaient pas remarquer la créature d'une laideur grotesque se déplacer derrière eux. Elle leva une de ses mains difformes. Il y eut un bruit d'os broyés et un jet de sang affreux alla éclabousser le sol. Un des hommes était mort, sa tête roulait rapidement au sol jusqu'à atteindre mes pieds. Je ne pus retenir un mélange de hurlements de terreur et d'admiration pour cette chose que je venais de créer, qui était enfermée dans les livres depuis des éternités.
Les trois autres hommes firent feu sur la charpie répugnante qu'était leur compagnon deux secondes auparavant. Malheureusement, aucun coup de feu n'atteignit la créature putride qui s'accrocha au plafond avec ses deux pattes arrières démesurées et rognées. En une fraction de seconde, elle tua deux autres hommes qui étaient à court de munitions. Inutile de décrire le spectacle sanglant, la boucherie immonde qui s'ensuivit. Le dernier homme encore vivant hurlait de peur, et, au lieu d'affronter la créature cauchemardesque comme l'avaient fait les deux autres avant lui, il se suicida d'une balle dans la tête.
Je devais en avoir peut-être trop accumulé, car je m'évanouis à cet instant. Tout ce que je me souviens c'est du tonnerre tonitruant qui continuait de déchirer le ciel et ses sombres nuages, sa lune inexistante et le concert d'aboiements dehors. Je me réveillais paisiblement au milieu d'une magnifique vallée verdoyante, parsemée d'arbres gigantesques aux allures oniriques et à la poésie inhumaine. Je pris mon envol silencieusement et m'éleva dans les cieux clairs d'une nuit calme à la brise légère. L'océan nocturne que j'avais sous mes yeux me donnait envie de contempler ce spectacle le reste de ma vie.
J'avais devant moi des étendues de nuages donnant sur le vide cosmique, de sombres créatures ailées volaient dans le ciel à côté de moi, à l'allure squelettique, chantant des odes poétiques teintées de tristesse perceptible. Rien n'était humain ici, pourtant je me sentais chez moi. Je voyais ce que Jefferson tentait d'atteindre, j'avais réussi là où il avait probablement échoué. Les cascades magnifiques coulaient le long de montagnes grandioses et allaient se jeter dans le vide, là où d'incroyables tours blanches aux dômes bleus dominaient les îles astéroïdales de la dimension extérieure.
Je voyais des étendues de forêts vierges que l'homme n'irait jamais détruire, des colonnes blanches d'une pierre inconnue dépassant les plus hauts nuages, et surtout, cette cité d'argent, d'or et de marbre aux dimensions gigantesques, Celestis. La Celestis dont parlait Carolyn Eidemnhover dans sa lettre. Elle ne pourrait plus jamais voir cette cité onirique désormais, elle devait sûrement reposer dans les limbes en compagnie de créatures plus horribles les unes que les autres. L'archipel flottant éclairé par deux lunes argentées était paisible, c'était inéluctable. Rien ne venait troubler cette harmonie et ces créatures, furent-elles repoussantes et monstrueuses, vivant paisiblement parmi les bibliothèques incroyables de la cité.
Je fus tiré de ma rêverie pour me réveiller dans un sombre carnage, au milieu de la bibliothèque. Les cadavres des quatre hommes venus me secourir gisaient encore sur le sol dans des mares de sang déjà séché. J'entendais les lointaines sirènes des véhicules de police arriver en trombe dans la rue. Tout le monde me croyait mort. J'entendais des chuchotements dans le couloir à côté de la bibliothèque, l'épisode de Jefferson se répétait, et j'allais moi-même mourir dans peu de temps. Je le savais.
Dans un délire paranoïaque et totalement incontrôlé, frustré de ne pas pouvoir être resté sur l'archipel astéroïdal en lévitation dans le vide spatial et bleuté de la nuit éternelle et de ses deux lunes rêveuses, je descendais les escaliers le plus lentement possible, sans faire de bruit, et refermai la porte de la cave violemment. J'entendais des bruits de pas en haut, ainsi que les voix paniquées de plusieurs hommes. Je pris avec moi les tonneaux de vins et je les posai alors sur la grille, de façon à ce que rien ne sorte de la grotte gigantesque qui gisait au dessous.
La cave était austère, toujours aussi humide et froide, terrifiante et glauque. Je savais à cet instant qu'elle serait mon tombeau. À cet instant, je me sentais trahi, piégé. Je connaissais la cause de la mort de tous les autres propriétaires de la maison avant moi ; chacun a suivi les lettres et les indices qu'une chose a placé ici, je suppose que c'est la « chose dans les livres » elle même. Seul un monstre comme cela est capable d'une telle atrocité. Je me suis jeté à corps perdu dans une aventure démente, folle et insensée. Jamais je n'aurais dû faire ça.
Je barricadai solidement la porte de la cave pour que personne n'entre, et c'est là que mon récit prend fin, ce 5 octobre 1922, car je vous en conjure, croyez-moi. Sachez que je n'ai dit que la vérité, la stricte vérité. Jamais personne pourra entrer dans cette cave, jamais personne. Pas même la « chose dans les livres ». Je vois des choses qui essaient de me tuer, qui se ruent sur moi et qui me déchiquètent petit à petit, profitant de chaque parcelle de ma chair pour se régaler toujours un peu plus. Je ne suis pas fou. Peut-être suis-je déjà mort ? Personne ne pourra jamais le dire, les mystères de cette maison et du sorcier s'évanouiront avec moi.
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