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- Chapitre unique| L'histoire | Ce chapitre |
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| Publié : le 15/04/2008 à 19h11 - Mise à jour : le 15/04/2008 à 19h11 - Commentaire(s) : 0 - Lecture(s) : 473 - Chapitre(s) : 1 - Mots : 2098 - Complet : oui - AMR : Tous publics - Favorite de : 0 - Abonnés à l'histoire : 0 | Publié : le 15/04/2008 à 19h11 - Modifié : jamais - Commentaire(s) : 0 - Lecture(s) : 473 - Mots : 2098 |
Icare n'est pas.
Icare n’est pas un homme heureux.
Pourtant, il pourrait l’être. Une belle femme, deux enfants joyeux, de bons amis, une situation respectable, sa maison à crédit, une jeune maîtresse énamourée, une vaste collection de timbres. Bref, ce dont il avait toujours rêvé, ce qui brûlait comme une torche vive ses boyaux lorsqu’il était enfant, ce pour quoi il avait étudié, travaillé, sué et même trahi. Le bonheur, voilà qui méritait toute son attention, le bonheur, le bonheur. Et qui pouvait y prétendre, si ce n’était pas Icare ?
Icare n’est pas un homme heureux.
Pour cause, il y en a des raisons d’être malheureux dans une vie. Les morts à l’autre bout de la planète, les tueurs en série, les pandémies, les grèves, les cons. Mais tout ça, Icare s’en fout. Il s’en fout des types qui crèvent en Afrique, il fait des dons réguliers à Médecins Sans Frontières. Les tueurs en série ne s’attaquent pas à des gens qu’il connaît, juste à des inconnus dont il oublie le visage aussitôt qu’il les a vus dans le journal. Lui aussi, il se complaît dans la peur des maladies cannibales qui éradiqueront la race humaine, quand le soir il voit un reportage à la télé. Comme les autres, les grèves, ça ne lui fait ni chaud ni froid, toute cette agitation c’est de la fatigue supplémentaire, et Icare a déjà ses propres tracas. Les cons, il en a croisé, il les a laissés sur le bord du chemin. S’il pouvait, il leur sucrerait les allocations.
Alors pourquoi ?
Icare ne sait pas ce qui le rend le plus malheureux : son obsession du bonheur ou
877, 881, 883, 887, 907, 911, 919,
Parfois, Icare en a assez de son angoisse. Seul dans son bureau en acier froid, il observe d’un œil apeuré sa feuille blanche à en-tête de sa société. Le blanc lui crie dans les yeux, il ne sent plus rien que le froid, l’alcool. Alors, quand il sent cette boule énorme dans sa gorge, cette boule que tout le monde un jour a sentie dans son cou, sous sa peau ; alors, Icare fait du calcul mental. Il a beaucoup de mal à se concentrer, les idées vont trop vite dans sa tête. Alors, Icare fait du calcul mental. Il compte, de un en un, de deux en deux. Il se récite les nombres premiers.
Icare aime bien les nombres premiers.
On ne peut pas les diviser, les couper. Ils sont un tout, ils ont leur propre cohérence, ils sont leur propre unité. Les autres nombres sont dégoûtants, ils s’emmêlent tous entre eux et s’enlacent goulûment, sans aucune gêne, ils se multiplient entre eux, ils jouissent en chœur. Pas les nombres premiers. Ils forment un club très fermé. Entre eux, ils refont les mathématiques.
Les nombres premiers doivent être heureux.
La fenêtre. Large, aérienne. C’est son bureau, il a une baie vitrée, Icare se souvient du jour où on l’a installée. L’ouvrier avait un bouton, sur l’aile gauche du nez. On voit les gratte-ciel. Au loin, l’horizon laiteux. Au dessus, le ciel. Bleu. Pur. Une main se tend, droite, vers l’azur, elle veut s’envoler, elle veut se fondre dans le bleu comme de l’eau dans l’aquarelle, les doigts se dissoudront et couleront, encre bleue dans le limpide azur, le bras sera avalé et l’épaule et le torse et
Il faut que j’achète du pain en revenant à sept heures chez le boulanger.
Le nombre pi est ce que l’on appelle un nombre transcendantal. Ses décimales sont infinies. On peut y trouver n’importe quelle séquence aléatoire de chiffres ou de nombres. Par exemple, 123456789 ou 7937611316731576713. Même votre numéro de téléphone, pi le connaît. Vous pouvez dire n’importe quelle séquence de chiffres, vous pouvez vous époumoner, débiter des nombres pendant toute votre vie et même après. Pi vous contemplera d’un air condescendant, moqueur, amusé. Ses décimales connaissent déjà ces nombres. Pi connaît toute votre vie, le hasard, tout. Pi est parfait, et Icare se sent écrasé par la puissance d’un nombre, il est infiniment misérable et prévisible. Icare l’a lu dans un livre, ou dans un livre, il ne sait plus.
Icare ne se comprend plus très bien. Une nausée acide macère dans son estomac. Il a vraiment cru qu’il pourrait être heureux. Il a fait ce qu’il pouvait, tout ce qu’il pouvait. Et maintenant ? Le bonheur lui avait échappé. Icare sent bien qu’il n’est pas heureux. Icare a honte. Il ne sait pas de quoi, ni pourquoi, ni comment enfin réaliser sa vieille lubie. La ville se répand autour de lui, dédale de fer liquide. Des petits points qui roulent. Des petits points qui marchent. Des petits points qui discutent avec d’autres petits points. Un mouchoir sort d’une poche et essuie un front légèrement humide. Un bruit, très fort, très sec, nasillard.
- Le responsable marketing est arrivé pour son rendez-vous, Monsieur le directeur.
- Faîtes-le entrer, je vous prie.
Quelques secondes plus tard, la porte en bois s’ouvre. Dans l’encadrement, un homme en costume gris classique s’avance d’un air souriant vers Icare. Ils se serrent chaleureusement la main, Icare entame la conversation.
- Comment allez-vous, mon cher ?
- Ma foi, très bien, Monsieur le Directeur. Et vous-même ?
- Le mieux du monde. Asseyez-vous, je vous prie.
- Merci.
- Prenez donc un cigare !
- Désolé, je ne fume pas.
- C’est bien dommage, moi non plus. Je ne sais plus quoi en faire, un ami cubain me les a offerts, je n’ai pas osé refuser. Trêve de bavardages, vous avez donc du nouveau ?
- Tout à fait. Notre service marketing a effectué quelques corrections, selon vos exigences.
- Montrez-moi cela.
Claquement de porte. Icare est de nouveau seul. Il en a marre de faire semblant d’être heureux. À quoi ça rime ? Il voudrait tout recommencer. Un jour, dans la cour de l’école, il a frappé un petit. Icare était énervé, ses camarades le tapaient, il avait bien trop peur pour se débattre, il était de plus petite taille que les autres. Alors, il avait frappé un petit, pour assouvir sa haine. Le gamin avait eu l’arcade sourcilière tailladée en chutant sur l’asphalte. Le sang coulait à flots, fluide pourpre. On l’avait dénoncé. La maîtresse l’avait grondé, devant toute la cour, devant tous les élèves. Devant ses parents. Icare aurait voulu disparaître, ce petit il ne voulait pas le frapper, non, c’était les autres qu’il fallait punir, pas Icare, pas lui.
Même maintenant, Icare voudrait disparaître quand il y repense. Il regrette. Il voudrait s’y prendre autrement. D’autres images défilent dans sa tête : ses parents se disputent à cause de lui, le visage terrifié de sa sœur qu’il prend plaisir à apeurer, un bouc-émissaire du collège humilié, dans la boue. Les lèvres d’une fille qu’il n’aimait pas. Un examen manqué par paresse. Tout effacer. Tout. Être un autre. Être lui, Icare. Et être heureux, enfin.
Icare ne sait pas ce qui le rend le plus malheureux : son obsession du bonheur ou
589 — 12 = 577
+ 23 = 600
/ 5 = 120
/ 9 = 13,33333333333
Il a tout. Il est riche. Si le bonheur se vendait à l’épicerie fine du coin, quel qu’en soit le prix, Icare l’aurait acheté. Il vendrait sa femme, tuerait ses enfants, piétinerait son monde, se couperait le bras. Il observerait son moignon de bras sanglant, les yeux pleins de larmes, il beuglerait de douleur la tête renversée en implorant les nuages, cette matière laiteuse haineuse, son sang se répandrait sur le sol et Icare s’en moquerait, il veut le bonheur, il s’est sacrifié et il a sacrifié les autres, il le veut, il le veut, il le VEUT ! Et le bonheur le regarde de son air enjoué, paisible, il ne comprend pas le malheur, il lui sourit de toutes ses dents puis détourne la tête. Icare le hait, ce bonheur parfait, son malheur absurde, il le déteste, il crache de rage, à genoux devant son désir le plus profond qui s’enfuit, qui le laisse mourir là, aussi stupide et grotesque qu’il l’était à sa naissance. Icare le hait, mais cette haine le désole, le trouble, non, il se repent, il rappelle le bonheur qui ne l’entend plus, il est loin maintenant. Très loin.
Icare sait. Il connaît la vérité, il n’ose pas se l’avouer. Il se fait honte. De temps à autres, quand il croise son reflet qui imite le bonheur, il se répugne. Vraiment. Il ne voit qu’une marionnette de plastique et de bois, qui s’agite, les fils sont aussi épais que des cordes, et un singe les manipule.
Car Icare n’est pas fou. Ou bien tout le monde l’est. Icare est simplement ivre de désespoir, malade de malheur. Tel un alcoolique, il s’entrevoit, misérable, entre deux hoquets.
Pour oublier, il se sert un nouveau verre de mélancolie.
En vérité, Icare sait bien qu’il n’a qu’une obsession. Le bonheur. Depuis qu’il est petit, il a cette obsession. Pourquoi ? Il a oublié. Ça ne devait pas être important. L’effet a dissous la cause. Toujours, la recherche de la félicité perdue. Et le jeune Icare la désirait ardemment, toutes ses prières juvéniles lui étaient consacrées, toutes ses pensées s’y blottissaient, tous ses actes lui étaient dédiés. C’est pourquoi il entreprit cette quête, qui devait donner un sens à sa vie.
La télévision, les journaux, ses parents, ses amis, sa sœur, le facteur, son chat Gaston, ses stylos, ses professeurs, les oiseaux. Le monde n’avait qu’une réponse à lui offrir. Avide, Icare s’en empara et la fit sienne. Il étudia, travailla, trima, sua, créa, progressa, éxécuta, dirigea. Il perdit du poids, nagea, cuisina moins gras, s’épila, se soigna. Il aima, donna, s’amusa, se lia, trompa. Un rire irrésistible le saisit à la gorge : ah, ah, ah, ah !
Icare a oublié pourquoi il rit. Il a beaucoup de mal à se concentrer, les idées vont trop vite dans sa tête. Alors, Icare fait du calcul mental. Il compte, de un en un, de deux en deux. Il se récite les nombres premiers. Penser souvent aux mêmes choses, c’était le seul moyen qu’Icare avait su trouver pour poser des repères dans son monde, un espace fragile, meuble, sans échelle, fuyant.
Son poing s’abat brusquement sur la table. Ses souvenirs reviennent le tourmenter, Icare n’a même plus la force de les oublier, de les ignorer.
Une même jeune fille hante son esprit, depuis longtemps, depuis qu’il a dix-sept ans. Elle s’appelle Morgane. Elle était belle ! Icare l’aimait, follement. Comme les adolescents aiment parfois : démesurément. Il ne voyait plus qu’elle, son visage pâle, ses joues qui se teintent délicieusement de rose, son parfum entêtant. Ses oreilles ne perçoivent plus que ses propres battements de cœur, si intenses qu’Icare est près de défaillir, et la voix mélodieuse de Morgane. Une jupe blanche, un haut vert échancré à manches courtes, un peu bouffantes. Ses mains blanches, ses fines mains blanches frôlent le clavier du piano.
Puis, les notes s’élèvent, emplissent la pièce, et inondent la poitrine d’Icare. La musique est triste, puissante, torturée. Un torrent d’émotion dévaste Icare, il aime Morgane comme jamais. Sa raison le quitte, les pensées les plus folles le traversent. Il voudrait tant l’embrasser… se lever du canapé où il est assis, la serrer dans ses bras, l’étreindre. Icare est seul avec elle, son corps tout entier le pousse vers elle.
Mais Icare n’a rien fait.
Il est resté stoïque, résolument immobile et souriant. Manque de courage ? Icare n’en sait fichtrement rien. Une chose est sûre : Icare n’a pas bougé d’une once, ce jour-là. Le véritable bonheur était à portée de main. Il l’a laissé filé, et il ne sait même plus pourquoi.
Icare sait. Il sait qu’à force d’écouter les autres, de les envier, de vouloir leur ressembler, il s’est à jamais perdu, il est devenu autre. Un matin, il s’est réveillé autre, il avait eu les rêves d’un autre, le bonheur d’un autre qui n’était pas le sien, ne le serait jamais. À force de se consacrer à sa quête, loin d’avoir été heureux, il n’était plus qu’obsession, plus que désir éperdu et inerte.
La porte de la baie coulisse lentement. Ses pieds s’avancent, l’un après l’autre, s’appuient faiblement sur le rebord. Au-dessous de lui, des dizaines d’étages plus bas, la terre nourricière recouverte d’une nappe de béton. Icare écarte les bras, il inspire lentement, comme s’il voulait confiner dans ses poumons l’air du monde. Il retient sa respiration.
1, 2, 3.
Icare tombe. Le sol monte à une vitesse folle. Une voiture en plastique jaune fluo, sa femme, un pan de tapisserie couvert de dessins d’enfants, son directeur marketing qui enlace sa secrétaire, son journal préféré, un café noir, des bouchées à la reine, un vieil ami du lycée qu’il a perdu de vue, un bouton de rose.
Il la voit, elle. Morgane s’installe une dernière fois au piano. La musique. À nouveau, les émotions aussi vives que jadis colorent le visage d’Icare. La mélodie lui ravit ses esprits, le parfum, la jupe blanche, ses cheveux de jais bouclés. Quelque chose dans sa poitrine. Icare n’y tient plus. Il se lève, marche vers elle, en deux pas il a comblé le vide qui les séparait. La musique s’arrête, Morgane se retourne, Icare tend sa main, elle la saisit.
Icare n’était pas un homme heureux.
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